Interview - Foued Cheriet. Docteur en gestion, maître de conférences en Stratégie internationale et Marketing agroalimentaire à Montpellier SupAgro
La Méditerranée est un espace économique marqué par de très fortes asymétries commerciales, économiques et géopolitiques. Il devrait néanmoins constituer pour l’Algérie un atout économique en termes d’insertion dans le commerce agroalimentaire international.
Malgré les efforts financiers consentis par les pouvoirs publics à la fois pour la modernisation du secteur agricole et pour la mise en place d’une industrie agroalimentaire locale, le pays reste fortement dépendant des importations de produits bruts comme les céréales, la poudre de lait, les produits transformés comme les pâtes, les condiments et l’huile d’olives, mais également les intrants agricoles et l’outillages industriels. Cette forte extraversion fait de l’Algérie un «marché» très attractif pour ces partenaires du Nord de la Méditerranée, mais attise également la convoitise de nombreux agro-fournisseurs plus lointains comme le Brésil, la Chine, ou l’Inde.
- La labellisation de produits comme l’huile d’olive ou la figue est citée comme l’un des exemples fructueux de coopération méditerranéenne. Est-elle un succès ?
Les labellisations ne doivent pas être perçues comme la panacée. Il ne faudrait pas que ces processus importants par ailleurs pour valoriser les terroirs locaux masquent les insuffisances chroniques des filières agroalimentaires. Par exemple, la datte algérienne standard coûte en Algérie 30% plus cher que la datte tunisienne labellisée et exportée en France. Clairement, il s’agit, en Algérie, d’un problème d’offre de produits valable aussi bien pour les dattes, l’huile d’olive, les figues, mais aussi pour toutes les autres productions agricoles et agroalimentaires.
- Existe-t-il des entreprises ou des filières où la coopération économique méditerranéenne a permis de développer un secteur selon vous ?
Certaines coopérations inter-entreprises avec les pays du nord de la Méditerranée se développent, cependant la plupart de ces coopérations sont à vocation commerciale avec comme objectif l’écoulement de produits sur le marché algérien, sans réelles visées industrielles ou technologiques. Les coopérations Sud-Sud sont plus anecdotiques et se résument à des relations contractuelles de flux marchands de matières premières, de produits semi-finis, ou à de l’assistance technique, de la représentation commerciale ou du suivi d’opérations d’importation.
En Méditerranée, les exemples de réussite des coopérations sont très nombreux, qu’il s’agisse de partenariats entre grands groupes ou entre PME. Les filières se structurent dans les pays du sud et de l’est de la Méditerranée autour de groupes familiaux locaux, organisés en conglomérat, avec le plus souvent un actionnariat croisé comme Koç en Turquie, Poulina en Tunisie, Cevital ou NCA en Algérie.
Le développement de ces entreprises support pour les filières est rendu possible grâce à l’existence d’un cadre incitatif global favorable, réfléchi et par une vision stratégique claire des autorités locales. La Turquie et à un degré moindre l’Egypte s’inscrivent de plus en plus dans ce schéma. Le Maroc et la Tunisie tentent de le faire, alors que l’Algérie continue d’accuser un retard considérable sur le plan du climat des affaires et des incitations à l’investissement, préjudiciable en premier lieu pour les acteurs locaux.
- Quelles sont aujourd’hui les barrières qui freinent le développement d’autres filières agroalimentaires ?
Nous avons mené des enquêtes auprès de très nombreuses entreprises du Maghreb central, de la Turquie et du Liban. Une des difficultés majeures évoquées par les chefs d’entreprise interrogés n’était pas l’inaccessibilité du marché européen, mais l’absence d’ouverture entre les pays du Sud.
Il est plus facile pour une entreprise algérienne de vendre ses produits au Maroc via un agent espagnol, que par une exportation directe. Alors que les pays euro-méditerranéens se présentent de plus en plus comme un ensemble commercial, économique et politique homogène, ceux du sud et de l’est de la Méditerranée continuent à avoir des stratégies émiettées, partielles et à très court terme.
Clairement, certaines solutions relèvent du bon sens et du courage politique. Elles passent par une plus grande ambition agro-industrielle des pays du sud et de l’est de la Méditerranée pour sortir du statut de débouché alimentaire et passer à celui de partenaire à part entière. Dans ce sens, l’espace économique méditerranéen serait pour l’Algérie le périmètre pertinent où puiser des partenaires pour un développement agro-industriel viable et une sécurité alimentaire soutenue.
Source de l'article El Watan
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