Translate

dimanche 26 janvier 2014

Face aux mutations mondiales, quelle gouvernance pour les pays arabes et le Maghreb ?

Permettez-moi d’abord de remercier la Fondation « Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique (ARGA) localisé à Dakar pour cette aimable invitation, et de rendre un grand hommage à feu son Excellence Henri Pereirza-Rosa ancien président de la Guinée-Bissau et ancien président de la fondation ARGA dont l’objectif stratégique est l’amélioration de la gouvernance en Afrique. (*)

Messieurs les ministres, honorables invités,
L'économie algérienne est basée entièrement sur les hydrocarburesComment également ne pas rendre un hommage au Professeur Pierre Calame, ici présent, président de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme qui a consacré de nombreux travaux reconnus mondialement sur la place et le rôle de l’Etat dans les sociétés contemporaines ainsi que «African Innovation Foundation» localisée en Suisse pour ses initiatives en direction du développement de l’Afrique. Cette brève intervention sur la gouvernance dans les pays arabes dont le Maghreb partie intégrante de l’Afrique, constitue une synthèse réactualisée, d’une longue contribution avec mon ami le professeur Mohamed Taibi sociologue et anthropologue, insérée dans un ouvrage collectif, paru sous ma direction à Casbah Edition (480 pages-Alger) en 2004, intitulé «les défis de l’Algérie : économie de marché, Etat de Droit et bonne gouvernance».

1.- Bonne gouvernance : référents historiques
Il faut reconnaître, sauf pour ceux qui s’alimentent de discours démagogiques en contradiction avec la réalité, qu’existe actuellement une unanimité tant des experts nationaux qu’internationaux sur le résultat très mitigé dans l’avancement de la bonne gouvernance les pays arabes (à ne pas confondre avec le monde musulman comme des pays comme la Turquie - l’Indonésie et la Malaisie pays émergents) qu’en Afrique et donc de la réforme de l’Etat incluant le volet de la justice ; de l’éducation et de l’économie pour une insertion harmonieuse dans l’économie mondiale et une lutte efficace contre le chômage et la pauvreté au sein d’une monde interdépendant en perpétuel mouvement, en fait de la panne de la réforme globale qui conditionne tout le processus de développement à terme. 
Nous ne parlerons pas des pays africains, excepté une infime minorité, qui sont le plus en retard dans ce domaine expliquant d’ailleurs le développement du sous-développement de ce continent dont les axes directeurs du Nepad concernant ce sujet, loin d’être concrétisés, et qui ont été examinés à Accra au forum du Mécanisme africain de l’évaluation par les pairs (MAEP) qui a été suivi de la session ordinaire du 9ème sommet de l’Union africaine des chefs d’ Etat et de gouvernement du 01 au 03 juillet 2007 dans la capitale ghanéenne. Dans ce cadre, il est utile de rappeler que la gouvernance n’est pas une préoccupation récente, comme on le croit généralement. 
C’est même là un problème ancien et important, puisque toutes les sociétés ont dû et doivent trouver une organisation et un fonctionnement qui assurent leur reproduction. Les solutions qui y ont été apportées au cours de l’Histoire varient selon l’époque et le type de société. Le concept de «la bonne gouvernance» et les concepts de famille généalogique, qui l’ont précédé telles que la modernité, la démocratie et même celui de la République, ressemblent à une sorte de pluie de météorites ou de comètes qui auraient arrosé semble-il avec leur sens et leurs structures les imaginaires dormants d’une culture politique et philosophique arabe depuis des siècles, fragmentée, fragilisée par des pannes épistémologiques et des fanfaronnades ésotériques qui ont accouché d’un confrérisme souvent chimérique. 
Ses matrices peu irriguées par les courants de la critique sont devenues peu fécondes sinon stériles et inadaptées aux enjeux du savoir et de la pensée dans les constructions politiques, sociologiques et économiques. Comme l’a démontré dans ses nombreux écrits mon ami le professeur Taibi, les logiques qui ont traversé les discours et les pratiques politiques expriment en clair, une sorte de désarroi d’une pensée perdue dans les méandres d’une légitimité mythique, et perdante dans ses efforts pour aboutir à construire un arsenal conceptuel performant qui la placerait comme cela a été le cas avec Ibn Rochd, Ibn Toufail, Ibn Arabi et Ibn Khaldoun et tant d’autres, dans le sillage de la pensée universelle. Le concept de bonne gouvernance dans le cas de la société arabo- musulmane est lié aux concepts des mawazine Al Mana (interdire) et le Manh (satisfaire) et du ijmaa et twafouk qui se vérifient dans l’action de l’administration publique et le comportement de ses agents. Les avortements qu’il a subis et les violences qu’il a engendrées l’ont tellement perverti qu’il est devenu dans l’imaginaire politique un mythe voire une légende inaccessibles 
La bonne gouvernance est aujourd’hui une entreprise complexe qui au-delà de la problématique de gestion du Mel al am (deniers publics), doit entreprendre par des actions pédagogiques la restauration de la sérénité politique, réduire les séquelles des mémoires abîmées par le despotisme et la ghalaba assabienne. La bonne gouvernance exige dans ce genre de situation, une nouvelle charpente intellectuelle qui clarifie la différence entre la daawa et la dawla, qui instaure un régime légitime et un cadre légal de la responsabilité politique, qui doit à son tour cultiver la démocratie au cœur de la société pour qu’elle devienne un mécanisme pour l’alternance politique. 
Or, les objectifs initiés par certains experts voulant universaliser leurs modèles, semblent ignorer les bouleversements profonds et violents qui traversent les matrices sociologiques et politiques spécifiques à chaque société.

2.- Fondements anthropologiques de la gouvernance
La bonne gouvernance reste cette capacité intrinsèque que possède une société à produire la politique et à faire ressortir à chaque fois la force de l’arbitrage pour piloter les clivages et contenir les contradictions débordantes. Car les dernières décennies années qui ont marqué la vie politique et économique de bon nombre de pays du Tiers monde nous réconfortent aujourd’hui dans notre conviction qui consiste à dire que le développement n’est pas une affaire de quincaillerie industrielle, de signes monétaires tant par l’importance des réserves de change ou de dépenses monétaires sans se soucier de la bonne gestion. 
C’est essentiellement, une question de bonne gouvernance, de moralité des institutions par la lutte contre la corruption, la considération du savoir, le respect de la femme, la symbiose des apports de l’Orient et de l’Occident grâce au dialogue des cultures, qui a fait la prospérité du monde arabe et musulman en général à une certaine période historique, une visibilité dans la démarche, une politique socio-économique cohérente, réaliste loin du populisme, permettant de concilier l’efficacité économique et l’amélioration du pouvoir d’achat de la majorité tenant compte des nouvelles mutations très rapides du monde où toute Nation qui n’avance pas recule. 
Le maillage conceptuel qui structure le phénomène de la politique et les ambiguïtés qui le caractérisent nous permet de mettre la gouvernance dans la matrice philosophique et culturelle pour lui éviter toute modélisation standard déjà décriée par les approches récentes. La gouvernance est, comme le restant de son lignage et de sa généalogie conceptuelle, renvoie d’abord à des discours et des réalités qui fondent sa relativité tenant compte de la spécificité de toute société. C’est une problématique ancienne et qui concerne la corrélation et les articulations entre l’Etat et la sphère de l’économie qu’Ibn Khadoun avait dès le 14e siècle évoqué avec beaucoup de clarté. De ce fait, la problématique de la gouvernance est sur le plan du sens et de la fonction sociale, intimement liée dans ses origines et ses modèles, à la problématique de l’Etat et à toutes les pratiques et les organisations qui lui sont alors liées (pouvoir, capacité de commandement, modèle de légitimation et de domination).
D’un autre côté la gouvernance est au centre des préoccupations de la pensée juridique, politique et sociale, car elle préfigure le schéma directeur relatif à la gestion des affaires publiques, de l’intérêt commun au centre duquel se trouve alors impliqué la question lancinante de la justice sociale (Ad)l. Comment ne pas souligner que la bonne gouvernance a toujours marqué la mentalité des communautés et structuré leur identité. 
Aux origines historiques de l’Etat et de la politique se trouvent enracinées et bien cultivées les origines de la gouvernance. Les questions de «qui peut» ou «qui doit gouverner», de «comment gouverner» constituent en effet la matrice de la problématique de la gouvernance. Ibn Khaldoun, dont la structure de la pensée et les sens de son action politique tournent essentiellement autour de l’Ijtima et ses exigences, avait explicitement annoncé en son temps que la liberté et non la contrainte fonde le oumran qui ne peut progresser que par l’apport toujours renouvelé de la politique rationnelle (siassa aklia ) et de l’action normative (al amal al kholouki). Il avait appelé à légiférer sur l’indépendance de la monnaie vis-à-vis des pouvoirs sultaniens et averti des conséquences néfastes trop importantes de l’intervention de l’Etat dans les affaires économiques et commerciales (privatisation de l’Etat à des fins occultes). Seulement cette pensée n’a pas toujours réussi à conceptualiser ses approches et à vulgariser les idées. 
En effet, si les cercles des élites arabes ont fleuri et essaimé l’espace et les institutions, cet élan n’a pas abouti comme cela a été le cas en Europe dès le 16 siècle a enclenché une osmose entre l’évolution de la pensée et le développement des sociétés menacées qu’elles étaient par un démantèlement structurel de ses ordres et de ses idées. Cette tendance régressive s’est soldée par la dilapidation de tout l’héritage relatif à l’urbanité et à l’esthétique arabe pour finir coincé dans une politique fondée sur le rudimentaire qui a engendré toutes les assabiates (relations de clientèles).

3.- Face à la mondialisation, quelle gouvernance pour le Maghreb ?
Nous avons d’un côté des Etats puissants qui se liguent pour prendre en main les destinées du monde et d’un autre côté, les Etats chétifs souvent ruinés qui deviennent alors un danger pour la paix, la sécurité dans le monde. Apparaît alors l’importance et l’efficacité des institutions internationales et les organisations non gouvernementales comme structures organisationnelles animées par de nouveaux acteurs sociaux et capables de remédier aux handicaps des gouvernements. 
Dans le système des relations internationales, la gouvernance apparaît alors comme une gouvernance sans gouvernement. Le principe de la souveraineté est mis à rude épreuve et apparaît alors comme une vieille recette politique. Les constituants juridiques et anthropologiques de la nationalité et les structures idéologiques et subjectives des nationalismes céderont progressivement devant l’avancée d’une nouvelle citoyenneté sans odeur et sans couleur. Les identités religieuses ou écologiques se dissolvent et se désagrègent dans les matrices de la nouvelle culture médiatique». 
Or, devant cette tendance lourde qui se dessine au XXIème siècle, et il faut le reconnaître, dans le monde arabe, la complexité des taches politiques et les exigences accrues du contrat politique demandent de plus en plus un apport conséquent en terme d’intelligence et de compétence et la qualité des élites fait aujourd’hui que les hommes d’Etat dépendent de l’Etat des hommes. Face à cette situation, aujourd’hui, globalement l’ensemble des dirigeants maghrébins et après des ruptures et les agressions qui ont ravagé la mémoire et provoqué des déboires, se cherchent, tétanisé récemment d’ailleurs par de que l’on a appelé «le printemps arabe». Mais il ne faut jamais oublier que l’espace sociologique et la tradition politique maghrébine ont une histoire particulière tant en ce qui concerne le rapport avec l’occident que le rapport avec le patrimoine politico-religieux de l’islam qui_ influent sur la nature de ces Etats. 
Cependant, les les paradoxes de son développement, sa crise et sa fitna, n’ont pas occulté la question de la légitimité du pouvoir et la problématique de la gouvernance. C’est que le pilotage improvisé de la société, l’effondrement du nationalisme, avec l’ère d’internet qui est devenu une maison de verre où toute la jeunesse dominante au sein des sociétés maghrébines étant parabolée, devenue de plus en plus exigeante, le détournement de l’Etat par les dépositaires des idéologies peu enracinées dans les consciences, ont réduit la fonction sociale de l’autorité et provoqué un divorce Etat-citoyens. 
Pourtant, une rupture définitive avec les archaïsmes structurels de la pensée et de l’organisation sociale, une négociation avancée dans le domaine du développement, des ambitions exprimées dans le secteur de l’éducation, une participation active dans la scène internationale font que le Maghreb pouvait d’une certaine manière s’inscrire son parcours dans les logiques des Etats émergents. Pour cela, tout en conciliant la modernité et son authenticité, devant dépasser l’égoïsme des calculs étroits de court terme des rentiers (les peuples étant plus murs que leurs dirigeants ), l ’intégration du Maghreb devant devenir le pont entre l’Europe et l’Afrique, continent qui abritera 25% de la population mondiale (plus important que la Chine) sous réserve d’une meilleure gouvernance qui devrait tirer la croissance de l’économie mondiale horizon 2030-2035, économique, est une exigence de l’heure, si l’Europe notamment celle du Sud et le Maghreb veulent éviter leur marginalisation. 
’est que le Maghreb a un poids insignifiant et décroissant au sein de l’économie mondiale : en 2012 environ 420 milliards de dollars de produit intérieur brut (PIB) sur un total mondial de 73.000 milliards de dollars. L’hypothèse la plus forte pour le Maghreb reste liée à la capacité des hommes à faire un Etat ou la capacité de l’Etat a engendré les hommes de la bonne gouvernance. Les équipements anthropologiques évoqués, les démantèlements provoqués par la fitna, les douleurs et les séquelles de la crise qui constituent des lourdeurs peuvent aussi pousser s’ils sont accompagnés par une communication politique conséquente, vers la recomposition du champ politique qui prendrait en charge la refondation et la modernisation de l’Etat. 
Car, si le retour à la paix, à la stabilité et à la sécurité constitue la condition sine qua non du développement et de la prospérité, la démocratisation de la vie politique et la restauration de la crédibilité des institutions de l’Etat ne représente pas moins une condition tout aussi fondamentale. La bonne gouvernance concerne l’ensemble des outils et des méthodes de gestion des affaires de la Cité et embrasse la totalité des actions politiques – celles des hommes comme celles des institutions qu’ils dirigent – qui ont pour vocation de servir la collectivité. 
Comme analysé précédemment, mesurable et quantifiable, en quelque sorte, la bonne gouvernance est aujourd’hui l’objet d’une attention particulière à la fois des institutions internationales, des grandes nations et d’ONG internationales spécialisées et surtout ne laisse plus insensible les investisseurs potentiels c’est-à-dire des investissements porteurs à moyen et long terme seules condition de lutter contre le chômage et la pauvreté afin d ‘avoir une croissance durable hors hydrocarbures et éviter que le Maghreb ne soit qu’une pure plateforme commerciale.
En résumé, la gouvernance se lit et se mesure sur les sables mouvants de l’histoire. La bonne gouvernance se conjugue toujours au présent et se chante selon les hymnes des cultures et vit comme une harmonie entre la force et la politique. La bonne gouvernance se vérifie dans la vision et les convictions des vrais acteurs et leurs capacités réelles à entreprendre les actions appropriées et engager la société dans la voie de l’efficacité et de la modernité fécondes et intelligentes(1).

Par Abderrahmane Mebtoul (professeur d’universités et expert en management) - Source de l'article le Matin d'Algérie 

(1) Voir plusieurs contributions (2004-2007) - Abderrahmane Mebtoul Docteur d’Etat en gestion ((1974) et Mohammed Tayebi Docteur d’ Etat en sociologie (anthropologie culturelle)- tous deux professeurs des Universités «Gouvernance et poids des tribus dans les sociétés maghrébines» di
(*) Intervention au séminaire international organisé par l’ARGA : «quelle gouvernance et économie pour l’Afrique ?» Rabat -Maroc27-29 janvier 2O14

Aucun commentaire: