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dimanche 30 mars 2008

Faut-il croire à l'Union pour la Méditerranée ?

Pascal Boniface : «Un accord sur les questions migratoires est essentiel pour ne pas aller à l'encontre de l'objectif qui est l'entente entre les peuples».
Henri Guaino : «La France a cru qu'en tournant le dos à la Méditerranée, elle tournait le dos à son passé, alors qu'en réalité, elle tournait le dos à son avenir».
À l'occasion du Forum de Paris (1), nous avons réuni l'un des principaux initiateurs de l'Union pour la Méditerranée, Henri Guaino, et le directeur de l'Institut de recherches internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface.
Pour le premier, ce projet contribuera à réduire les lignes de fracture qui traversent cette région. Le second estime, en revanche, qu'il est nécessaire d'avancer préalablement sur la voie de la paix entre Israéliens et Palestiniens pour réussir l'ambitieux chantier méditerranéen.(2)
LE FIGARO. - Centré à l'origine sur les pays riverains, le projet d'Union pour la Méditerranée impliquera finalement tous les membres de l'Union européenne. Ne va-t-on pas se heurter dès lors aux mêmes obstacles qui ont conduit à l'échec le processus de Barcelone ?
Henri GUAINO. - C'est l'histoire qui le dira. D'où est parti le projet d'Union pour la Méditerranée ? Du constat que ce qui se passe dans cette région est vital pour nous, Français et nous, Européens, et même au-delà. Il s'y joue en effet l'avenir de la civilisation, la paix du monde, les rapports entre les trois religions monothéistes, entre le monde occidental et le monde musulman, entre le Nord et le Sud, entre l'Europe et l'Afrique.
C'est une région essentielle, au regard de la culture comme du développement économique, de la paix et de la guerre, de l'environnement… Or tous les efforts qui ont été faits ces dernières décennies ont été incapables de résoudre les grands problèmes de la Méditerranée. Il fallait donc s'y prendre autrement, en réfléchissant sur les raisons de cet échec.
La Méditerranée s'est toujours efforcée de retrouver son unité perdue depuis la fin de l'Empire romain, par la conversion religieuse, la guerre, la conquête. Toutes ces voies ont échoué. La grande leçon de l'histoire est que cette aspiration profonde à l'unité ne pourra être satisfaite par une domination d'une partie de la Méditerranée sur une autre. Avec Barcelone, l'Europe a marqué son intérêt pour le Sud mais elle a échoué à refonder sur d'autres bases le dialogue entre l'Occident et le monde du sud de la Méditerranée. Car ce dialogue était extrêmement déséquilibré. Il consistait, pour l'Europe, à offrir son aide, à formaliser des rapports de prestataires à clients. On reproduisait le rapport entre le Nord et le Sud, les dominants et les dominés… Une autre erreur a été de vouloir conditionner la coopération avec la Méditerranée à la résolution des questions politiques. Comme celles-ci étaient insolubles a priori, on n'a pas pu avancer sur les questions concrètes. Or, la paix, la démocratie, les droits de l'homme sont l'aboutissement d'un processus de coopération et non la condition de sa mise en chantier. C'est en avançant sur des coopérations concrètes, de plus en plus étroites, que l'on peut créer des liens de solidarité entre les peuples.


Pascal BONIFACE. - Il faut souligner l'importance stratégique de la Méditerranée, notamment pour nous, Européens. Contrairement à ce qui a été longtemps dit, il ne s'agit pas d'une zone dont l'intérêt serait seulement culturel ou historique et qui n'aurait plus d'importance stratégique.
Ce n'est pas le cas, notamment parce qu'elle est le théâtre du conflit israélo-palestinien et que s'y jouent les relations entre monde musulman et monde occidental. Faut-il faire des projets pour dépasser les blocages politiques ou les blocages politiques n'empêchent-ils pas la mise en place de projets ? Sur ce point, je suis en désaccord avec Henri Guaino.
Dans son discours de Tanger, en octobre dernier, Nicolas Sarkozy disait que l'Europe ne s'est pas construite sur la repentance mais que la paix a pu être faite entre les Européens grâce à des projets. Ce mouvement est dialectique : c'est parce que les Français et les Allemands ont accepté d'effacer leur querelle historique qu'ils ont pu faire la Ceca. Certes, le conflit israélo-palestinien est moins central en Méditerranée que ne l'étaient alors les relations franco-allemandes en Europe. Mais tant qu'on ne s'attaquera pas au nœud du problème, il y aura une difficulté. Tous les pays méditerranéens ont évidemment intérêt à travailler sur des projets de dépollution, par exemple. Mais on ne pourra pas bâtir sereinement des projets de coopération si le conflit israélo-palestinien n'est pas réglé.

Comment prendre en compte l'héritage, souvent conflictuel, de l'histoire, notamment celui de la période coloniale ?
H. G. - Une des grandes faiblesses des diplomaties contemporaines, c'est qu'elles oublient en général la dimension historique, considérée comme un résidu du passé tout à fait secondaire, alors qu'elle est essentielle. On a la politique de sa géographie mais aussi de son histoire. On ne peut pas regarder ce qui se passe dans les Balkans, dans l'ex-URSS, en Méditerranée, en Asie sans avoir toujours à l'esprit la profondeur historique des problèmes. Comme l'a dit Nicolas Sarkozy, la France a cru qu'en tournant le dos à la Méditerranée, elle tournait le dos à son passé alors qu'en réalité, elle tournait le dos à son avenir.

P. B. - Parfaitement d'accord : l'importance des questions stratégiques et des questions d'actualité ne doit pas faire oublier les marqueurs identitaires de chaque peuple qui sont très forts. Si les dirigeants oublient ces réalités, elles se rappelleront à eux très rapidement. Il y a des aléas stratégiques dont il faut tenir compte. On ne pourra rien bâtir sur la méconnaissance ou la non-reconnaissance du passé. Le fait de reconnaître l'histoire n'est pas forcément une repentance. Mais il est important de savoir ce qui s'est passé entre nous afin d'aller de l'avant. C'est ce que nous avons fait avec les Allemands. C'est ce que nous devons faire avec les peuples du Sud.

H. G. - Avec l'Algérie, par exemple, on n'oublie rien, ni les uns ni les autres. Ni les crimes d'un côté, ni les crimes de l'autre. Ni les souffrances des uns, ni les souffrances des autres. Mais maintenant, nous allons construire l'avenir car, comme l'a dit le président Bouteflika, nous sommes condamnés à travailler ensemble, à cause de la géographie, de l'histoire, du mélange de nos populations. Cela n'élimine pas du tout l'histoire commune, mais cette espèce de moralisme absurde et anachronique qui consiste à demander aux fils d'expier les fautes de leurs pères.

Le projet d'Union pour la Méditerranée a-t-il été édulcoré par le compromis intervenu, début mars, entre la France et l'Allemagne ?
H. G. - Je ne le crois pas. Ce compromis offre même la possibilité d'aller plus vite et plus loin que ce que nous avions espéré car, d'emblée, les moyens seront plus importants. Le but était de jeter les bases d'un partenariat à égalité entre les pays riverains qui ont une part commune de destin à assumer. La notion de parité, qui n'existait pas dans Barcelone, est centrale.
Les Allemands craignaient que le fait d'associer ensemble exclusivement les pays de la Méditerranée ne conduise à diviser l'Europe. Pour nous, il n'y a jamais eu d'exclusive. Nous disions simplement que c'est d'abord l'affaire des pays riverains. La base du compromis consiste à faire rentrer l'ensemble des pays de l'UE, non plus sur la base du volontariat, mais sur la base du droit, comme dans Barcelone. Seulement, on change le système de gouvernement de Barcelone en y mettant cet esprit de partenariat qui est l'essence du projet d'Union pour la Méditerranée.
La gouvernance de l'Union pour la Méditerranée sera assurée à parité par les pays du Sud et les pays du Nord, et non pas seulement par ces derniers, comme c'était le cas avec Barcelone. Un secrétariat permanent léger assistera une présidence permanente tournante, assumée conjointement par un pays de la rive nord et un pays de la rive sud. C'est ce système de gouvernance qui choisira, labellisera et portera les projets. Ce ne sera plus l'Union européenne qui, seule, décidera des projets et les financera. C'est un changement très profond de la nature même du processus de Barcelone. Nous sommes parvenus à la meilleure synthèse possible.
Pour répondre à Pascal Boniface, j'ajouterai que les corbeilles de Barcelone demeurent : pas question d'interrompre la coopération politique, ni de cesser à s'intéresser aux droits de l'homme. Mais l'idée est qu'elles ne constituent pas des préalables à la coopération. Bien sûr, nous sommes confrontés à des obstacles considérables : le conflit israélo-palestinien, celui du Sahara occidental, de Chypre, la question du Liban. C'est pour cela qu'il faut tout tenter. C'est un pari risqué et audacieux.
Mais le plus risqué ne serait-il pas de ne rien faire ? La dépollution de la Méditerranée, la gestion de l'eau, le développement économique, la santé ne résoudront pas d'un coup de baguette des problèmes comme celui du statut de Jérusalem ! Mais enfin, ne discutera-t-on pas mieux de cette question si on apprend à travailler collectivement sur des problèmes qui concernent l'ensemble des parties prenantes du conflit ?
P. B. - Il est évident que le projet d'Union pour la Méditerranée tel qu'il résulte de l'accord entre les Européens est différent de l'idée initiale. Mais peu importe la manière dont le projet a été «mouliné» par les Vingt-Sept. C'est aux résultats qu'il sera jugé.

H. G. - Sans l'activisme du président de la République, jamais il n'y aurait eu débat sur un sujet aussi important. Jamais on n'aura autant parlé de la Méditerranée. Grâce à cette initiative, on a accepté de revoir les mécanismes du dialogue euroméditerranéen plus en profondeur que cela n'a jamais été fait. Grâce à ce projet, on a remis de la politique en Europe et tourné de nouveau l'Europe vers le Sud où se joue son avenir.

P. B. - En même temps, il ne faudrait pas que la volonté de pousser les feux sur des questions de coopération pragmatique, ce qui est en soi positif, nous conduise à abandonner toute ambition stratégique. À cet égard, l'Union européenne est souvent en retrait et se contente d'être un guichet ou un donneur de conseils.
Sur la question de l'eau, capitale au Proche-Orient, le jour où les pays de la région arriveront à coopérer - comme Français et Allemands l'ont fait en 1951 sur le charbon et l'acier -, une bonne partie des problèmes sera réglée.

H. G. - Que l'on fasse l'Union pour la Méditerranée ou pas, de toute façon, la question de l'implication stratégique de l'Europe dans le monde méditerranéen se pose. Il s'agit pour l'Union pour la Méditerranée de répondre d'abord à cette question-là. Ce n'est pas parce qu'elle est posée et qu'une réponse claire n'y a pas encore été apportée qu'il ne faut rien faire d'autre.
Il y a plusieurs chemins pour arriver au but. L'Union pour la Méditerranée est une de ces voies. Guerre ou pas guerre, la question de l'eau est vitale. Cela vaut donc la peine d'amener les pays concernés à essayer de trouver des réponses. Il faut faire de la Méditerranée le grand laboratoire du développement partagé.
Le projet se jouera aussi sur la question clé de l'immigration…
H. G. - Les pays du Sud veulent de la mobilité, c'est vrai, mais ils ne veulent pas la fuite des cerveaux. Raison de plus pour réfléchir à des politiques permettant à la fois d'être plus souples pour accueillir les gens et de réfléchir avec les pays de départ à la manière dont on organise les flux de retour.

P. B. - Un accord sur les questions migratoires est essentiel pour ne pas aller à l'encontre de l'objectif qui est l'entente entre les peuples. S'il y a des politiques imposées et unilatérales, cela créera un ressentiment très fort dans les opinions.

H. G. - C'est le type de problème qu'il faut résoudre ensemble. La Méditerranée matérialise, presque physiquement et historiquement, cette imbrication de nos destins et souligne les problèmes que nous ne pouvons pas résoudre seuls. Prenons les délocalisations : vaut-il mieux qu'une partie de nos activités se délocalise en Asie ou bien qu'elles se délocalisent dans le bassin méditerranéen ? Ne peut-on pas penser ensemble notre stratégie économique dans la mondialisation ?

P. B. - Il est vrai que la question des migrations fait partie des dossiers ayant un impact stratégique mais sur lesquels on peut néanmoins progresser avant que les questions de fond ne soient résolues. Sur un tel sujet, on peut avoir sans attendre une discussion gagnant-gagnant avec les pays du Sud.
Le Figaro.fr - Propos recueillis par Alain Barluet - 28 mars 2008
(1) Le Forum se tient à Paris au palais de l'Unesco jusqu'à dimanche 30 mars. www.forumdeparis.org
(2) Pascal Boniface et Hubert Védrine, Atlas du monde global (Armand Colin-Fayard).

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