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lundi 23 mai 2011

La Méditerranée a-t-elle vocation à devenir un bassin d’emploi unique ?

L'Union européenne doit impérativement accroître ses échanges avec ses voisins du Sud. Il faut encourager les mobilités professionnelles.
Cap au Sud. La Berd, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, a décidé ce week-end d’étendre son mandat à l’Afrique du Nord et au Proche-Orient, sans préciser la géographie exacte de cet élargissement. En pratique, la carte correspond aux onze « pays du sud et de l’est de la Méditerranée », les Psem, comme on les désigne dans le jargon géopolitique. Du Maroc à la Turquie, en passant par l’Égypte et Israël, ils sont 265 millions d’habitants. Le titre de gloire de la Berd, fondée en 1991 pour permettre aux ex-États communistes de se convertir à la démocratie et à l’économie de marché, aura été l’intégration, depuis le 1er mai 2004, des pays de l’Est dans l’Union européenne. Faut-il envisager un remake, avec cette fois les grandes retrouvailles des riverains de la Méditerranée ?

Sur le papier, ce rassemblement existe déjà. C’est l’Union pour la Méditerranée (UPM), créée à Paris le 13 juillet 2008 et qui regroupe les 27 pays de l’UE, les onze Psem, et les États des Balkans. Mais l’UPM n’a guère brillé par ses résultats concrets, même si le « printemps arabe » lui confère une nouvelle urgence. Zone de libre-échange, projets d’infrastructures énergétiques et environnementales, qui sont la cible première de l’UPM… L’union peut se décliner dans de nombreux registres, mais en dernier ressort ce sont aux populations d’apprendre à vivre ensemble.

« Il ne saurait être question de dire aux gens de la région : »Nous voulons une union, mais que chacun reste chez soi* », écrit le géographe Pierre Beckouche en préface du nouveau cahier de l’Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranéen) publié la semaine dernière. Méditerranée : passer des migrations aux mobilités, le titre a le mérite d’affronter le sujet qui fâche. Le « migrant de Lampedusa » de ce printemps 2011 est en effet la réplique en plus dramatique du « plombier polonais » du printemps 2005, qui avait contribué à la victoire du non au référendum français sur la Constitution européenne. Tout le monde admet que l’Europe doit s’ouvrir à ses voisins du Sud, mais on en redoute les désagréments immédiats. Le temps court est occupé par les milliers de Tunisiens qui accostent sur les rivages de l’Italie, alors que le temps long, celui de la Berd et de l’UPM, s’efforce de dessiner un avenir d’autant plus incertain que les réticences prédominent.

La question démographique est centrale dès que l’on aborde la coopération méditerranéenne Nord-Sud. Dans le cahier de l’Ipemed, le démographe Hervé Le Bras désamorce trois préjugés omniprésents (« Population et migrations autour de la Méditerranée, 1950-2050 »).

Le premier concerne la dépopulation au Nord opposée à l’exubérance au Sud. Certes la démographie de l’Union européenne est amenée à décliner, de 500 millions aujourd’hui à 470 millions en 2050, alors que les Psem passeraient de 265 à 405 millions dans quarante ans. Ces tendances pourraient toutefois s’infléchir. D’un côté, la fécondité est en forte diminution dans le Maghreb et, de l’autre, l’Union européenne n’a cessé de s’élargir (180 millions d’habitants en 1955) par l’adjonction de nouveaux États. « L’entrée de la Turquie modifierait considérablement les termes de comparaison Nord-Sud ! », avance le démographe de façon quelque peu polémique.

Le deuxième préjugé tient à la réduction inéluctable de la population active en Europe, conséquence de la dénatalité ; le seul remède serait alors de recourir à l’immigration. Faux, réplique Hervé Le Bras : il existe des solutions alternatives. Il suffirait que les Européens reportent l’âge effectif de retraite (58 ans en France et 63,5 ans en Suède) et que les femmes travaillent en plus grand nombre (48 % en Italie et 72,9 % en Suède) : si tous les États adoptent la norme suédoise, le problème de population active serait résolu, sans besoin de main-d’oeuvre étrangère.

Autre idée reçue, l’immigration. On l’assimile à « la misère du monde », à « la surpopulation du Sud » qui se déverse dans les pays riches, etc. « Les migrants venus des Psem jouent et joueront un rôle important au Nord, pour des raisons non démographiques mais économiques, car ils facilitent les ajustements sur des marchés du travail fragmentés », avertit Hervé Le Bras. Ainsi, à Flamanville, sur le chantier du réacteur EPR, un travailleur sur trois vient des pays de l’Est. Par ailleurs, les migrants sont de plus en plus diplômés, y compris les clandestins du centre de Sangatte qui hébergeait les étrangers cherchant à gagner l’Angleterre (75 % avaient le niveau secondaire ou universitaire, selon une enquête de 2002 auprès de 284 personnes). En Europe, les « migrants économiques » suivent la conjoncture du marché du travail : l’emblématique plombier polonais était venu en masse au Royaume-Uni (690 000 en 2008) et en Irlande (200 000), plus qu’en France (55 000). Il s’est rapatrié avec la crise ; un tiers des Polonais ont quitté l’Irlande.

Encourager la mobilité professionnelle peut contribuer paradoxalement à réduire l’immigration. Hervé Le Bras cite l’exemple d’une étudiante algérienne à Paris qui a attendu d’avoir la nationalité française pour aller travailler en Algérie, son passeport tricolore lui garantissant de circuler à son gré. La Méditerranée, la Mare Nostrum des Romains, « notre bassin d’emploi » du XXIe siècle.

L’emblématique plombier polonais était venu en masse au Royaume-Uni (690 000 établis en 2008) et en Irlande (200 000), plus qu’en France (55 000). Il s’est rapatrié avec la crise ; un tiers des Polonais ont quitté l’Irlande
Jean-Pierre Robin - Le Figaro no. 20778, lundi 23 mai 2011, p. 30
http://acturca.wordpress.com/2011/05/23/la-mediterranee-a-t-elle-vocation-a-devenir-un-bassin-demploi-unique/

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