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dimanche 22 janvier 2012

La Libye, plus forte croissance mondiale en 2012 ! Selon le centre de recherches Economist Intelligence Unit du groupe The Economist, le pays connaîtra cette année un taux de croissance de 22 %.
De quoi satisfaire les appétits des investisseurs étrangers, français en particulier. Pourtant, depuis plusieurs semaines, les motifs d'inquiétude se multiplient pour eux. En cause, à la fois l'instabilité politique et la tentation nouvelle des tombeurs de Mouammar Kadhafi de faire le ménage dans les contrats signés par l'ancien dirigeant. Alors qu'en juillet les mêmes s'engageaient à « continuer à honorer tous les contrats financiers et pétroliers conclus sous le régime Kadhafi ».

Dernière annonce en date : le président du Conseil national de transition (CNT), Moustapha Abdeljalil, a fait savoir il y a dix jours que tous les investissements libyens à l'étranger allaient être passés en revue. Un peu plus tôt, le conseiller du gouvernement et ancien ministre des Finances et du Pétrole, Ali Tarhouni, avait déclaré que tous les contrats pétroliers seraient « réexaminés ». Principal visé, le

premier producteur du pays, ENI. Le 29 décembre, le bureau du Premier ministre, Abdel Rahim al-Kib, avait déjà annoncé une probable révision des contrats avec le groupe italien. Pour rectifier le tir trois jours plus tard, en précisant que « les accords pétroliers et gaziers [n'étaient] pas concernés », la révision devant se limiter à des projets de développement durable. Une succession de déclarations témoignant des flottements actuels au sommet de l'Etat.

La démission du ministre de l'Economie, Tahar Charkass, qui avait occupé les mêmes fonctions sous Kadhafi avant de rejoindre l'opposition, n'est pas non plus de nature à rassurer les milieux d'affaires. Son départ, le 24 décembre, est intervenu alors que des milliers de manifestants à Benghazi et à Tripoli réclamaient que les responsables ayant participé à l'ancien régime soient écartés de la vie politique. « A bas le nouveau régime ! », entendait-on alors dans les rues de ce qui fut l'épicentre du soulèvement qui a abouti à la chute du « Guide » libyen. Constitué avec difficulté fin novembre, le gouvernement transitoire d'Abdel Rahim al-Kib a réservé des postes régaliens à d'anciens rebelles. Le ministère de la Défense a été confié à un commandant de Zenten, Oussama Jouili ; celui de l'Intérieur, à un insurgé de Misrata, Faouzi Abdelal.

Mais, pour des ministères plus techniques, le nouveau pouvoir a fait appel à des acteurs de l'ancien régime, souvent seules mémoires vivantes des contrats conclus avec les opérateurs étrangers, et qui auraient été détruits lors de la bataille de Tripoli. Tahar Charkass fait partie de ces « technocrates » qui n'ont pas d'ancrage sur le terrain et sont rejetés par les anciens rebelles, malgré leur « utilité » pour le pouvoir actuel. Spécialiste du monde arabe, Mathieu Guidère juge ainsi ce gouvernement « en décalage avec les forces réelles qui ont libéré le pays et contrôlent les territoires sur lesquels va se construire l'économie, s'organiser l'acheminement des ressources et leur sécurisation. Ce n'est pas le gouvernement, ce sont les chefs de la région de Benghazi, de Misrata et de Zenten qui dominent aujourd'hui la Libye », précise-t-il. Terminaux pétroliers ici, oléoducs et gazoducs là, ces anciens rebelles contrôlent par conséquent un secteur clef qui représente l'essentiel des recettes d'exportation. Autant dire que les investisseurs étrangers concernés ont plus intérêt à discuter avec les chefs de tribu qu'avec le gouvernement...

Le risque de guerre civile avancé par le président du CNT ajoute à l'incertitude. « Soit nous répondons sans faiblesse (aux affrontements entre milices révolutionnaires), soit c'est la sécession et la guerre civile », a prévenu Moustapha Abdeljalil début janvier, à Benghazi. Les combats se multiplient en effet entre les groupes hier unis dans la lutte contre le régime libyen. Et les autorités ont toutes les peines à dissoudre ces milices armées qui font la loi dans le pays, à Tripoli, Zenten ou Misrata. « On ne peut pas simplement leur dire : merci beaucoup d'avoir libéré la Libye, maintenant rentrez chez vous », explique le Premier ministre, Abdel Rahim al-Kib, en forme d'aveu d'impuissance. La nomination la semaine dernière à la tête des forces armées d'un colonel à la retraite originaire de Misrata, Youssef al Mangouch, est censée convaincre les miliciens de céder le contrôle de leurs territoires à l'armée. Mais cette nomination est déjà rejetée par d'anciens rebelles...

Autant d'éléments peu propices à entretenir un climat favorable aux investissements, même si le potentiel, estimé à 200 milliards de dollars sur dix ans, est énorme. Même si la production pétrolière, désormais d'un million de barils par jour, progresse plus vite que prévu. Et même si beaucoup reste à faire, dans la banque, la santé, les télécoms, le génie civil ou encore l'agriculture, des domaines particulièrement ciblés par des entreprises françaises.

Aux manifestants de Benghazi, mi-décembre, Moustapha Abdeljalil demandait de la patience et du temps. Le même conseil pourrait être prodigué aux investisseurs étrangers, alors que les élections législatives et présidentielle sont prévues dans dix-sept mois et que d'aucuns doutent déjà que le calendrier soit tenu. Un processus censé apporter la stabilité politique au pays. Gage, ils l'espèrent en tout cas, de stabilité économique dans une région qu'ils considèrent pleine de promesses.
Marie-Christine Corbier est journaliste au sein du service International des « Echos

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