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jeudi 19 janvier 2012

«La Méditerranée, un nouvel espace stratégique pour la Chine»

«La Méditerranée, un nouvel espace stratégique pour la Chine»
Entretien avec jean louis Levet, conseiller auprès du commissaire général à l'investissement placé aupres du premier ministre français.
La Méditerranée, espace d'échange et de communications, est aussi un théâtre de tensions, de conflits et de guerres. Elle est entrée aujourd'hui dans une phase historique d'une richesse et d'une ambiguïté sans précédent, surdéterminée par une triple dimension, locale, régionale et mondiale. L'association «Rives méditerranéennes» organise une conférence portant sur «La Méditerranée, un nouvel espace stratégique pour la Chine» animée par Jean Louis Levet, Conseiller auprès du Commissaire général à l'investissement placé auprès du Premier ministre français.

LE MATIN : Avant d'aborder le thème de «La Méditerranée, un nouvel espace stratégique pour la Chine», pourriez-vous dire un mot sur «la grande transformation silencieuse et rapide de la Chine» ? Entre 1976, à la mort de Mao et quand Deng Xiaoping prend le pouvoir et la Chine d'aujourd'hui, ouverte sur le monde, hypercapitaliste, il y a un monde. Comment expliquez-vous cette transformation ?

JEAN LOUIS LEVET : La Chine, en moins de trois décennies, a connu une transformation radicale, passant d'une économie totalement administrée, très centralisée, à une économie qui a fait le choix de s'insérer dans le processus de mondialisation. Pas de secret à cette mutation : la Révolution culturelle lancée par Mao a laissé l'économie totalement exsangue, une population d'une très grande pauvreté, tout en détruisant l'élite du pays. Il était devenu vital pour ce gigantesque pays à la première population du monde de sortir de cette situation, face aux énormes besoins en denrées alimentaires, en produits de première nécessité, en équipements de base. C'est avec un grand pragmatisme que Deng Xiaoping a mis en œuvre cette mutation, qu'illustre très bien sa célèbre phrase : «Peu importe que le chat soit gris ou qu'il soit noir, l'essentiel est qu'il attrape la souris». Mutation destinée à ouvrir le pays dans les domaines économique, financier, commercial.

Quels sont les moteurs de la présence chinoise en Afrique ?
Pour cela, il faut comprendre la stratégie chinoise : d'une part, ce pays a une politique d'attractivité forte pour les investissements étrangers en provenance des pays industrialisés, afin d'acquérir des technologies, former sa main-d'œuvre aux processus de production, développer ses ressources financières par l'exportation de ces productions vers l'Europe et l'Amérique du Nord; d'autre part, depuis le milieu des années 2000, elle devient elle-même exportatrice d'investissements directs. Pour quelles raisons ? À la fois pour sécuriser ses approvisionnements en matières premières, dont les besoins ne cessent d'augmenter, diversifier ses réserves de change colossales, et acquérir des technologies. Quitte à susciter parfois des réactions négatives dans les pays cibles des groupes chinois acheteurs.

L'Afrique constitue par conséquent un élément clé dans cette stratégie, qui prend d'ailleurs des formes très diverses : économique, diplomatique, scientifique, militaire, sanitaire, etc. Dans le champ économique, par exemple, la Chine a investi en 2007 11 milliards de dollars en projets miniers, en 2008, 2 milliards de dollars en Afrique du Sud dans les matières premières. Elle est présente sur l'ensemble du contient africain, aussi bien dans les gisements de matières premières, que dans les minéraux, le BTP, les télécoms, les infrastructures logistiques, le secteur bancaire, voire même le petit commerce. Toujours dans le domaine économique, elle a construit un vaste réseau avec une cinquantaine de délégations commerciales et de chambres de commerce sino-africaines, et un grand nombre de centres de promotion des investissements sur l'ensemble du continent. Son processus d'implantation est maintenant bien rodé : dans un premier temps, les entreprises chinoises développent un partenariat avec une entreprise locale pour acquérir des droits d'exploitation ; puis elles font venir sur place équipements et main-d'œuvre chinoise pour construire les infrastructures nécessaires et enfin la production commence. Une stratégie qui s'inscrit donc dans le très long terme.

Cette stratégie est d'autant plus efficace, que l'Afrique a des besoins énormes en routes, en écoles, en hôpitaux, en petits équipements adaptés à ses productions, etc., et que d'autre part l'Union européenne se concentre depuis plus d'une décennie sur l'intégration des pays d'Europe centrale et orientale et affronte depuis 2007, la crise financière déclenchée aux Etats-Unis et ses effets sur son économie et son tissu social.

Le partenariat euro-méditerranéen est-il conciliable avec le développement des relations entre la Chine et les pays de la Méditerranée ?
Diverses études récentes mettent l'accent sur les problèmes que pose la stratégie de Pékin sur le continent africain : un frein à la constitution d'Etat de droit dans ces pays, un processus d'intégration politique du continent retardé et un déséquilibre à l'égard des autres puissances présentes en Afrique et donc dans l'espace méditerranéen. Il reste que l'espace méditerranéen est un espace stratégique en termes de commerce (40% du trafic maritime mondial passe par cette zone), d'énergie, etc. Désormais, les échanges par la mer entre l'Europe et la Chine sont plus importants que ceux entre l'Europe et les Etats-Unis. La Chine a une stratégie globale, les pays de la zone méditerranéenne, non. C'est à ce déséquilibre qu'il convient de répondre et qui constitue un défi de taille pour tous les pays concernés. En tant qu'économiste, je pense que nous devrions, par souci d'efficacité, privilégier la Méditerranée occidentale qui représente un espace homogène en termes économiques, culturelles et d'enjeux géostratégiques. A terme, il est important de construire des liens équilibrés avec la Chine : regardons l'ensemble de l'économie mondiale et ses enjeux aujourd'hui. Comme le souligne un rapport récent, l'Union européenne, et j'ajoute l'Euro-méditerranée, et la Chine ont plus d'intérêts en commun que les Etats-Unis et la Chine.

Source -
http://www.lematin.ma/journal/-La-Mediterranee-un-nouvel-espace--strategique-pour-la-Chine-/161502.html
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Biographie de Jean Louis Levet
Conseiller auprès du Commissaire général à l'investissement ; Commissariat général à l'Investissement (placé auprès du Premier ministre) depuis 2010 a dirigé l'Institut de Recherches économiques et sociales (IRES) de décembre 2006 à juin 2010.
Auparavant, il était Responsable du Pôle «Politique industrielle, concurrence et entreprises», Centre d'analyse stratégique, placé auprès du Premier ministre.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont - L'Economie industrielle en évolution. Les faits face aux théories, Economica, 2004,- Demain l'emploi si… (ouvrage collectif), Economica/Rexecode, 2005 Pas d'avenir sans industrie, Economica, 2006 Les pratiques de l'intelligence économique. Dix cas d'entreprise (deuxième édition), La France du travail (ouvrage collectif Ires), Les Editions de l'Atelier, 2009. Stratégies des entreprises et mutations du système productif en France (coordination), Revue de l'Ires, Numéro spécial, mars 2010.

Il enseigne dans de nombreuses universités dont celles de Paris et d'Ottawa, et il est membre du Conseil scientifique de l'Ecole doctorale EGEE, Université Paris XII et du Pôle universitaire Léonard de Vinci, Paris la Défense. Président-fondateur de l'AFDIE (1997-2004) et actions en intelligence économique (création du pôle universitaire d'IE à Poitiers, Rencontres nationales de l'IE, Revue d'intelligence économique…).

Il est également membre du programme européen Macrotec (impact des politiques économiques sur les activités technologiques), depuis 2001 et membre du conseil des experts de la Revue d'économie publique, du conseil scientifique de la Revue Géoéconomie et du conseil scientifique international des Cahiers de la sécurité (INHESJ).
 
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Repères -    L'association Rives méditerranéennes
L'association Rives méditerranéennes a pour mission la promotion d'initiatives interculturelles qui favorisent l'interconnaissance entre les peuples de la Méditerranée dans tous les domaines liés à l'activité humaine dans ses dimensions historiques, sociologiques, économiques, institutionnelles, archéologiques, environnementales ainsi que celles liées à la production intellectuelle, littéraire et artistique.
Pour ce faire, l'association Rives Méditerranéennes entend engager des opérations de partenariat avec les acteurs publics et privés, gouvernementaux et non gouvernementaux ayant comme objectif commun la contribution à la construction d'un projet culturel pour la w Méditerranée.

1- Organiser des activités culturelles et scientifiques relatives à la connaissance du monde méditerranéen ;2- Organiser des conférences thématiques, des rencontres culturelles et des expositions au profit d'artistes, d'hommes de lettres, de savants de divers disciplines et de leaders d'opinion de la Méditerranée ;
3- Piloter et participer à des séminaires de formation sur des thématiques diversifiées (histoire, géographie, anthropologie, sociologie, communication, économie, archéologie, environnement,...) portant sur les sociétés et les territoires de la Méditerranée;
4- Mettre en place des structures permanentes dédiées aux études, aux recherches et à la documentation sur le monde méditerranéen ;
5- Organiser des partenariats avec des institutions nationales, régionales et internationales poursuivant les mêmes objectifs et ayant des missions similaires.

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