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mardi 22 mars 2011

La Tunisie, laboratoire de la transition en Méditerranée

Ancien ambassadeur en mission pour le dialogue culturel méditerranéen au sein du projet « l’Union pour la Méditerranée », Jacques Huntzinger est également auteur de l’ouvrage « Il était une fois la Méditerranée » (CNRS Édition, 2010).
La présente tribune a été écrite en janvier 2011.

Les événements tunisiens sont tout sauf une surprise. La crise tunisienne est le révélateur de la crise profonde dans laquelle sont entrés ces dernières années les régimes arabo-islamiques.
Une observation régulière et attentive de la situation sur le terrain permettait de déceler, en Tunisie comme dans d’autres pays arabes, un bouillonnement social susceptible de créer des explosions politiques.
L’échec fondamental de l’État arabe moderne a produit une première réaction qui a été le mouvement islamiste. On est en train de sortir de cette époque marquée par le couple du pharaon et du barbu, le premier faisant le lit du second.
Cet arrière-plan de la scène qui est en mouvement dans le monde arabe est celui de la modernisation sociale. Cette dernière va avoir pour conséquence dans l’ordre politique la mise en échec des deux modèles qui ont dominé le monde arabe et obsédé l’Occident depuis trente ans, le modèle du despotisme oriental et le modèle de l’islamisme politique. Mais les transitions en cours dans le monde arabo-islamique ne mènent pas pour autant vers la démocratie classique. De nouveaux modèles vont surgir qui feront apparaître des “démocraties émergentes”.[1]

Que se passe-t-il en fait dans les sociétés de la rive Sud de la Méditerranée ? Quatre nouvelles réalités importantes.
La première est ce que Luc Ferry a appelé tout récemment « la lecture tocquevillienne », c’est-à-dire la distorsion croissante entre les sociétés et les États, les premières devenant de plus en plus évoluées, de plus en plus éduquées, de plus en plus ouvertes sur le monde, demanderesses de droits, de libertés, d’égalité ; et les seconds figés dans des systèmes despotiques ou autoritaires marqués par la corruption, le népotisme, l’appropriation de la rente, une gestion ultrasécuritaire des sociétés combinée à un transfert de certains secteurs sociaux aux institutions islamistes (l’éducation et l’assistance sociale notamment), bref des systèmes combinant autoritarisme et islamisme social. Une telle distorsion devient à un certain moment intolérable et la première étincelle fait sauter les systèmes.
La seconde réalité nouvelle est la prise de conscience, ces dernières années, au sein des sociétés arabes, de l’échec et des limites de l’islamisme politique comme alternative politique, à la suite de l’échec de la révolution islamique iranienne et du traumatisme lié à la guerre civile algérienne. Mais cette prise de conscience est également liée à la transformation même des sociétés arabes, ainsi qu’à l’évolution politique des forces islamistes.
La troisième réalité nouvelle est l’irruption de nouveaux acteurs, de nouveaux groupes sociaux, de nouvelles sociétés civiles, pour partie laïques et pour partie religieuses, aptes à porter des alternatives politiques crédibles aux régimes des pharaons et aux discours des islamistes radicaux. Le vrai rempart face au risque de l’islamisme radical, c’est la transition sociale, culturelle et politique qui a émergé dans le monde arabe, et pas la pérennité de despotismes non éclairés.
La quatrième réalité nouvelle est celle de l’aiguisement des contradictions par la mondialisation et la crise financière. La croissance actuelle des pays de la rive Sud de la Méditerranée ne suffit plus, non seulement à créer les emplois nécessaires pour assurer ne fût-ce que le maintien des taux actuels de chômage, qui dépassent les 30 % chez les jeunes, mais encore à assurer le pain quotidien des habitants.
La fragilité économique au Sud, y compris celle de l’économie tunisienne, tant vantée comme « modèle », va obliger à forger un nouveau contrat social pour assurer la sécurité et la stabilité.
Ce nouveau contrat social, on le voit bien, se forgera autour du nouveau couple de l’emploi et de la liberté.
Ces quatre réalités ont émergé ces dix dernières années. Elles viennent de nous exploser à la figure.
Alors, pour conclure cette analyse, il faut dire que l’Europe, et d’abord la France qui demeure la principale puissance méditerranéenne, doivent changer de politique méditerranéenne. Il faut bâtir une politique méditerranéenne adaptée aux réalités de l’heure et qui ne soit pas obnubilée par les risques de l’islamisme et du chaos, mais au contraire qui accompagne les transitions en cours, seule façon d’établir une vraie stabilité en Méditerranée. L’Union pour la Méditerranée est tout à fait insuffisante pour ce faire, car elle a négligé la dimension sociale et culturelle du développement.
La France et l’Union européenne doivent quitter leur frilosité et leur peur, et prendre date du tournant accompli par la révolution du jasmin.
Quant à la Tunisie, elle doit réussir sa transition pour pouvoir servir de laboratoire à toute la rive Sud du bassin méditerranéen.
Source http://recherche.collegedesbernardins.fr/actu/la-tunisie-laboratoire-de-la-transition-en-mediterranee/
[1] Il était une fois la Méditerranée – CNRS Editions, 2010.
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