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mercredi 5 octobre 2011

Méditerranée - "La Révolution arabe. Dix leçons sur le soulèvement démocratique", de Jean-Pierre Filiu : étude de "printemps"

Un hommage enthousiaste, presque sans réserve, aux "printemps" en cours sur la rive sud de la Méditerranée et au-delà, voilà ce qui irrigue La Révolution arabe de l'historien et ancien diplomate Jean-Pierre Filiu. Après cinq bonnes années passées à disséquer le nihilisme djihadiste d'Al-Qaida ou l'apologie de l'apocalypse dans l'islam, on conçoit aisément que l'auteur ait pu faire bon accueil aux revigorants soulèvements tunisien, égyptien, libyen, yéménite ou syrien.

Après le temps des récits presque immédiats des renversements de Zine El-Abidine Ben Ali et d'Hosni Moubarak, est venu celui des premières analyses et celles qui sont portées ici par un style particulièrement nerveux s'imposent par leur clarté. "Les Arabes ne sont pas une exception", "Les musulmans ne sont pas que musulmans", "On peut gagner sans chef", les titres des chapitres claquent et les leçons déjà tirées d'une année sans précédent pour le monde arabo-musulman enterrent définitivement leur lot d'idées reçues.

Bon connaisseur des signaux faibles que peut véhiculer la musique populaire, le rap en particulier, Jean-Pierre Filiu consacre un chapitre passionnant à une jeunesse longtemps victime d'un paradoxe : la classe la plus nombreuse était également la plus absente des lieux stratégiques - cercles de pouvoir ou marché du travail.

Faut-il d'ailleurs parler de jeunesse arabe ou plutôt de jeunesses tunisienne et égyptienne, dont la geste d'hier et l'activisme d'aujourd'hui sont restés et restent circonscrits à des cadres nationaux ? C'est l'une des interrogations qu'alimente la lecture de cette Révolution.

D'Oum Kalsoum à Al-Jazira en passant par l'immeuble de la Ligue arabe au Caire, on connaît la passion panarabe qui traverse une région dont les frontières ont été tracées par ses occupants successifs, tout comme les récifs des particularismes sur lesquels cette grande idée s'est souvent brisée.

Tout à son étude de "printemps" qui, par ailleurs, s'éternisent en Syrie et au Yémen et ignorent encore les pays du Golfe, Jean-Pierre Filiu écarte un revivalisme du panarabisme mais défend néanmoins la thèse d'une nouvelle renaissance régionale après celle du XIXe siècle, la Nahda, qui fut aussi celle d'un âge libéral aujourd'hui bien oublié. Il espère que cette déferlante emportera tous les ordres anciens, même s'il anticipe que cette vague n'aura pas toujours les mêmes traductions, ni les mêmes conséquences, ici ou là.

Porté par le même optimisme, il attend que le flux démocratique touche à son tour les territoires palestiniens. Si la familiarité des révolutionnaires d'aujourd'hui avec la cause portée par un camp en piètre état ne fait pas l'ombre d'un doute, on s'interroge sur le bénéfice que ce dernier pourrait tirer de ce grand chambardement. Tout donne à penser, pour l'heure, qu'une singulière exception palestinienne, faute d'Etat, de géronte, d'arbitraire et de dérive patrimoniale, priverait ce mouvement national du souffle qui gonfle partout ailleurs les voiles de la démocratie.

Perclus de divisions, plus que jamais dispersés sur des terres disjointes, les Palestiniens verraient alors s'écrire ailleurs une page de l'histoire du Proche-Orient.

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LA RÉVOLUTION ARABE. DIX LEÇONS SUR LE SOULÈVEMENT DÉMOCRATIQUE de Jean-Pierre Filiu. Fayard, 264 p., 18 €.
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Par Gilles Paris - LeMonde.fr
Source http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/10/03/la-revolution-arabe-dix-lecons-sur-le-soulevement-democratique-de-jean-pierre-filiu_1581475_3260.html

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