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mardi 25 octobre 2011

Trésors cachés de la Méditerranée

Tout le long du pourtour méditerranéen, faute de moyens, des petits musées tombent dans l'oubli. Le président de Fimalac, Marc Ladreit de Lacharrière, a décidé de leur venir en aide. Première étape, le musée Erlanger de Sidi Bou Saïd, en Tunisie.
Interview.
Un paysage de carte postale, le ciel, le soleil et la mer. En contrebas, le village de Sidi Bou Saïd, petit Saint-Tropez local avec ses massifs de lauriers roses, son odeur de jasmin, ses rues pavées, ses petites échoppes.
A l'intérieur, dans la pénombre, un fouillis de paniers, d'armes anciennes, de tissus : on a l'impression de pénétrer dans un tableau de Delacroix, un sentiment qui ne s'efface pas quand on entre dans le patio du palais Erlanger, grande bâtisse aux murs blancs et volets outremer.
Jadis, il était la propriété du baron Rodolphe Erlanger, un banquier allemand séduit par les paysages tunisiens au point de quitter sa Bavière natale pour s'installer ici où, pendant plus de vingt ans, il étudia la musique arabe, dont il devint l'un des meilleurs spécialistes. A sa mort, il légua son palais et ses collections à l'Etat, à charge pour lui d'en faire un musée.
Construit entre 1912 et 1922, cet édifice marque la rencontre originale du style arabo- andalou et de motifs décoratifs occidentaux typiques des débuts de l'Art nouveau. Alors que la façade frappe par sa sobriété, les pièces qui s'harmonisent autour du patio central sont, elles, richement décorées, telle la voûte qui surplombe le lit de l'ancienne chambre à coucher du baron Erlanger, ornée de feuilles d'or.
Pourtant, depuis la disparition de ce grand amateur d'art, son palais et les collections qu'il abrite se sont assoupis faute de communi cation, de promotion et de moyens financiers. En le visitant, Marc Ladreit de Lacharrière, président de Fimalac et mécène, a décidé de lui redonner son éclat d'autrefois dans le cadre de l'AMMed (Association des musées méconnus de la Méditerranée), sous l'égide de l'Unesco. Il s'en explique.

Le Figaro Magazine -Pourquoi avez-vous fondé l'AMMed ?
Marc Ladreit de Lacharrière - L'Association des musées méconnus de la Méditerranée est une initiative récente, née d'une réflexion sur l'importance du dialogue des cultures pour le rapprochement des populations des deux rives de la Méditerranée.
L'AMMed a pour objectif, en soutenant des musées exceptionnels mais parfois connus des seuls spécialistes, d'aider à construire une société plus harmonieuse entre les peuples des deux rives de la Méditerranée, en favorisant le dialogue culturel.
Notre première réalisation, le musée Erlanger à Sidi Bou Saïd, en Tunisie, symbolise parfaitement nos objectifs : en premier lieu, le rapprochement des cultures, puisque ce palais est un véritable abrégé des styles légués par la civilisation méditerranéenne, allant des débuts de l'Art décoratif européen à l'architecture d'inspiration arabe.
De plus, de par son fondateur, ce musée incarne le dialogue des religions : le baron Erlanger était en effet un Juif européen fasciné par la culture et la religion musulmane. Enfin, ce palais, abritant la plus vaste collection d'instruments de musique des pays du pourtour méditerranéen, était d'une grande originalité. En soutenant ce musée, notre association a souhaité apporter sa contribution à la compréhension des différentes cultures qui constituent la richesse des peuples du pourtour de la Méditerranée et à une meilleure perception mutuelle de celles-ci.

Comment procédez-vous pour mettre en valeur ces musées ?
Notre action se déroule en trois volets. Le premier consiste en la réalisation, en partenariat avec la chaîne Arte, de documentaires destinés à mieux comprendre les enjeux culturels de ces musées.
Le premier documentaire consacré au palais du baron Erlanger sera diffusé sur Arte le 30 octobre 2011 en prime time *, mais aussi en Allemagne et dans les principaux pays du Maghreb d'ici à la fin de l'année.
Le deuxième volet d'action est la création d'un site internet proposant des visites virtuelles pour découvrir ces lieux de culture et mettre en réseau les musées que nous soutenons.
Le site consacré au musée du baron Erlanger est aujourd'hui en ligne (www.ennejmaezzahra-tunisie.org).
Enfin, nous participons à l'édition d'ouvrages, avec la contribution de grands universitaires, écrivains et historiens. Ces outils servent naturellement à la mise en valeur des musées en question, mais avec une ambition extrêmement éducative. Ils constituent de précieux outils pour les académies et les équipes pédagogiques.

Quel est votre programme pour 2012 ?
Avec la déléguée générale de l'association, Sonia Mabrouk, journaliste sur la chaîne Public Sénat, avec laquelle j'ai créé l'association, nous avons mis en place un conseil scientifique. Ce conseil, composé de directeurs de musées d'audience internationale et présidé par Henri Loyrette, président directeur du Louvre, est chargé de sélectionner les musées et lieux de culture méconnus, mais dont le patrimoine a formé le berceau de notre histoire.
De la calligraphie aux arts de la céramique et de la sculpture au travail des métaux, tous les aspects de la civilisation sont concernés depuis le début du 3e millénaire av. J.-C. jusqu'à l'époque contemporaine. Le conseil scientifique va se réunir en novembre pour choisir le musée que nous mettrons en valeur en 2012.
Le choix est difficile parmi les très nombreux musées du pourtour de la Méditerranée. Je pense par exemple au musée d'Art copte au Caire, ou au Musée archéologique de Thessalonique, en Grèce, ou pourquoi pas au musée d'Art arabo-musulman du Caire ou au musée d'Art juif du Maghreb de Marrakech ou encore à un musée en Croatie...

La création de l'AMMed est-elle le prolongement de ce que vous faites avec la Fondation Culture & Diversité ?
Je pense que le rôle d'un chef d'entreprise qui a réussi est de s'engager au sein de la cité en agissant en vue de favoriser une société plus harmonieuse. C'est pourquoi j'ai voulu créer, en 2006, la Fondation Culture &Diversité, qui a pour but de permettre l'accès aux arts et à la culture pour des jeunes issus de milieux défavorisés et souvent issus de l'immigration.
La Fondation touche aujourd'hui près de 12 000 jeunes issus de plus de 150 collèges et lycées de toute la France. Le partage, l'échange et la reconnaissance de la diversité culturelle jouent à mes yeux un rôle primordial dans l'action en vue d'une société plus harmonieuse.
C'est un des objectifs de l'AMMed et, à ce titre, elle est le prolongement de l'engagement culturel et solidaire à l'origine de la création de la Fondation Culture &Diversité.

Vous investissez-vous personnellement dans vos actions de mécénat ?
L'engagement des chefs d'entreprise dans la cité est d'autant plus appréciable lorsque les entrepreneurs engagent leurs fonds personnels ou leurs bonus dans les actions de mécénat des entreprises qu'ils dirigent. C'est ce que je fais moi-même pour la Fondation Culture & Diversité.

Pourquoi avoir choisi la culture pour servir une société plus harmonieuse ?
Je suis convaincu que la culture permet de rapprocher les hommes, c'est notre bien commun. Elle constitue le meilleur instrument au service d'une société plus harmonieuse, et ce, tant sur le plan national qu'international. Elle favorise les liens indispensables entre les civilisations et entre les hommes. Elle permet de faire reculer les risques d'intolérance et de replis identitaires.

Vous avez été nommé Ambassadeur de bonne volonté de l'Unesco en charge de la diversité culturelle. Comment l'AMMed s'inscrit-elle dans cette mission ? Je suis aujourd'hui chargé de ces questions auprès de l'Unesco. Mes activités, comme président de l'AMMed, de la Fondation Culture &Diversité ou encore comme président de l'Agence France-Muséums, chargée de la construction du musée du Louvre à Abou Dabi, s'inscrivent pleinement dans les idéaux de l'Unesco et plus particulièrement dans les pas de la Convention pour la diversité culturelle.
Le 2 novembre prochain, d'ailleurs, je présiderai, au côté d'Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco, la cérémonie qui va célébrer le dixième anniversaire de la Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle, réunissant des personnalités et des chefs d'Etat du monde entier. Au cours de cette cérémonie sera rendu un hommage solennel au rôle de la diversité culturelle comme «patrimoine commun de l'humanité».
Cette diversité culturelle est également un formidable outil démocratique que je défends ardemment à travers l'AMMed. En ayant choisi la Tunisie pour notre première réalisation, nous avons aussi souhaité soutenir la naissance de la jeune démocratie tunisienne.

* Sur Arte, le dimanche 30 octobre. Tourné par Laurence Thiriat, ce documentaire de 26 minutes s'inscrit dans une nouvelle série baptisée «Les musées méconnus de la Méditerranée».

Par Véronique Prat - LeFigaro.fr

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