Translate

samedi 3 mars 2012

Ouvrir l'espace méditerranéen de l'Europe

Un an après la chute de Hosni Moubarak, tandis que les soulèvements populaires se poursuivent dans le monde arabe, il est de plus en plus évident que l'Europe ne peut plus se contenter d'observer sans agir.

La persistance des manifestations a révélé la nécessité urgente d'un nouvel engagement de l'Union européenne avec l'ensemble de la région – et en particulier avec les pays, voisins de l'UE, des rives sud et orientale de la Méditerranée.

La politique européenne de voisinage (PEV), née dans le sillage du succès de la politique menée à l'endroit de l'Europe centrale et orientale après la chute du Mur de Berlin, a jusqu'à présent déterminé les relations extérieures de l'UE avec les pays des rives sud et orientale de la Méditerranée.

La PEV a toutefois largement été détournée de son objectif initial au fil du temps, pour ne plus s'attacher qu'à des questions liées à la sécurité et à l'immigration.
La PEV a toutefois largement été détournée de son objectif initial au fil du temps, pour ne plus s'attacher qu'à des questions liées à la sécurité et à l'immigration.

Les soulèvements dans les pays de la rive sud de la Méditerranée ont été alimentés par toute une série de revendications, allant de la fin de la corruption à un désir de plus grande liberté. Mais le thème sous-jacent à tous ces mouvements a été l'absence de débouchés professionnels pour une population croissante de jeunes au chômage ou sous-employés.

Mais un an après le début du printemps arabe, les perspectives économiques sont encore plus sombres. Les économies de l'Égypte, de la Libye et de la Tunisie se sont fortement contractées.
Les budgets nationaux sont serrés et les réserves en devises fondent comme neige au soleil.
Au lieu de voir une arrivée en force des investisseurs, ces pays enregistrent des fuites de capitaux importantes.

Compte tenu de l'ampleur des difficultés que rencontrent les pays de la rive sud, l'UE se doit de mettre en place un partenariat euro-méditerranéen bien plus constructif qu'il ne l'a été jusqu'à présent.
La première difficulté consiste à rétablir la confiance, un processus qui obligera les Européens à revoir leur attitude envers « l'islam politique » en général, et les Islamistes au sein des gouvernements en particulier.

Un test décisif à cet égard est le Maroc.
Même si le royaume chérifien n'a pas suivi la voie révolutionnaire des autres pays de la région, les points de vue et désirs des Marocains ne diffèrent en rien de ceux de leurs voisins. L'UE s'est félicitée des récentes réformes constitutionnelles ainsi que du résultat des élections législatives qui ont porté au pouvoir un islamiste affilié aux Frères Musulmans égyptiens.
Mais l'UE a également appelé au renforcement du pluralisme, de l'État de droit et aux droits égaux pour les femmes et les minorités – autant de domaines clés dans lesquels les islamistes doivent encore, et partout, faire leurs preuves.

Cette conditionnalité – le principe du « faire plus pour obtenir plus » - laisse à penser que l'UE a trouvé une manière viable d'influencer les évolutions dans la région.
Mais il faut se défaire de l'idée que l'Europe, soit-disant sur le déclin, ne peut pas être un interlocuteur et un partenaire constructif pour encourager la prospérité régionale. Le fait est que l'UE reste le principal partenaire commercial du Maghreb, représentant 70 pour cent des exportations hors pétrole et gaz de la région en 2010.

L'Europe, bien qu'à court de liquidités, peut faciliter la participation d'institutions multilatérales comme le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, dont l'UE est le principal actionnaire (près de 37 pour cent, comparé aux 16 pour cent des Etats-Unis), et la Banque européenne d'investissement qui vient de relever le plafond de prêts pour la région de 1 milliard d'euros (1,3 milliard de dollars).
Dans le même ordre d'idée, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a récemment annoncé avoir entamé des activités financées par des donateurs dans certains pays de la région, dont le Maroc, en 2012.

Un bon exemple de cette participation de l'UE est l'investissement de 37 millions d'euros dans la centrale solaire de Ouarzazate et le programme d'amélioration de l'alimentation en eau potable, financé par la Facilité d'investissement pour le voisinage de l'UE qui a joué un rôle central pour réunir des prêts s'élevant à plus de 600 millions d'euros.
C'est cette capacité de démultiplication que l'UE doit utiliser de manière plus efficace.

Au-delà des problèmes de perception, la réussite d'un partenariat renouvelé avec l'Europe implique que les pays de la région entreprennent des réformes structurelles vitales. Ils devront tout d'abord consolider leur cadre institutionnel et de réglementation de façon à garantir l'efficacité des institutions financières et la sécurité juridique des investisseurs, à la fois nationaux et étrangers.
Un tel cadre est indispensable, non seulement pour attirer les grandes sociétés, mais également pour permettre le développement des petites et moyennes entreprises, qui en Europe ont, par exemple, créé 85 pour cent des nouveaux emplois entre 2002 et 2010.

Il est également important que la politique de l'UE soit revue sous forme de co-localisation, au lieu d'une délocalisation et surmonte la mentalité actuelle de jeu à somme nulle. Un exemple encourageant de cette approche co-localisée est le lancement du site industriel Renault au Maroc (qui a malheureusement soulevé de vives critiques en France, en proie à une fièvre préélectorale).

Les infrastructures sont un autre problème majeur, non seulement pour relier l'UE et les pays de la rive sud de la Méditerranée, mais également pour encourager une intégration régionale plus que nécessaire. Actuellement, la majorité des économies du Maghreb sont quasiment enclavées, coupées les unes des autres pour des raisons qui sont souvent de nature politique.
Dans ce cas-ci également, le Maroc est un bon exemple : le conflit au Sahara occidental a eu pour effet la fermeture de ses frontières avec l'Algérie, entraînant un coût annuel pour les deux parties de 1 à 2 points de leurs PIB, selon une estimation prudente.

Plus généralement, les pays du Maghreb ont le taux de commerce interrégional le plus bas au monde, représentant moins de 5 pour cent des PIB combinés de la région, contre 70 pour cent au sein de l'UE et 50 pour cent en Amérique du Nord, en grande partie à cause de l'effet « bol de spaghetti » entre les accords commerciaux préférentiels et les mesures non tarifaires au sein de la région.
L'UE devrait se servir de l'éventail des accords bilatéraux conclus avec les pays du Maghreb pour promouvoir un cadre commercial viable pour la région.

Les révolutions arabes ont donné l'occasion à tous de porter un regard neuf sur le monde méditerranéen.
En lieu et place de l'ancienne relation de clientélisme, un nouveau partenariat UE/Maghreb, dans le cadre d'une politique de voisinage revue et corrigée, fondée sur la confiance, doit être établi. Seul un partenariat de la sorte est en mesure d'accroître les perspectives économiques et la prospérité – les revendications à l'origine de la vague de contestation arabe.
Un tel partenariat, bien géré, pourrait également contribuer à relancer les économies européennes dans cette époque troublée.

Ana Palacio est une ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères et ancienne vice-présidente principale et conseiller juridique général du Groupe de la Banque Mondiale.

Copyright: Project Syndicate, 2012. http://www.project-syndicate.org/
Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Aucun commentaire: