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jeudi 24 avril 2014

Pour un dialogue national sur le partenariat Tunisie-Union européenne

Le chef de gouvernement est en visite à Washington pour nouer le premier dialogue stratégique tuniso-américain censé porter sur des questions et des enjeux politiques et économiques vitaux pour la Tunisie.
Il est également prévu qu'il se rende à Paris et probablement dans d'autres pays européens dans le but de consolider les relations politiques et économiques avec l'Europe et les principaux partenaires européens de la Tunisie.
Dans ce contexte, le renforcement du partenariat stratégique entre la Tunisie et l'UE est à nouveau à l'ordre du jour à l'occasion de la 5e visite en Tunisie (13 et 14 mars) du commissaire à l'Elargissement et à la Politique européenne de voisinage à l'issue de laquelle a été annoncée par la présidence provisoire de la république la tenue à la mi-avril à Luxembourg du conseil de partenariat bilatéral au cours duquel sera adopté un plan d'action commun pour la période 2013-2017 destiné à concrétiser l'accord-cadre pour la mise en œuvre du partenariat privilégié signé entre la Tunisie et l'UE le 16 novembre 2012.
Le statut avancé n'est qu'une extension de l'accord d'association de 1995
Il convient de rappeler que, lors de sa signature, cet accord-cadre avait suscité de nombreuses réserves de certains milieux politiques et économiques tunisiens qui lui reprochent son caractère ultra-libéral et sa dimension mondialiste globalisante essentiellement commerciale, marchande et sécuritaire héritée des choix imposés par L'UE aux pays du sud de la Méditerranée par les accords d'association et de partenariat initiés par la Tunisie en 1995 sous l'ancien régime dans le cadre du processus de Barcelone; étant rappelé que la vocation première éminemment politique de ce processus était de créer un espace méditerranéen de paix et de prospérité partagée au bénéfice des les deux rives dans la foulée de la résolution du problème palestinien sur la base des accords d'Oslo.
Concrètement le bilan de cet accord est globalement négatif tant sur les plans politique qu'économique se réduisant à la mise en place progressive d'une zone de libre échange des produits industriels moyennant un programme de modernisation et de mise à niveau de l'industrie tunisienne financé par l'UE afin de permettre aux produits tunisiens de soutenir la concurrence et d'accroitre leur compétitivité en Tunisie et sur les marchés européens.
Or, cet objectif n'a pas été atteint, en dépit des financements et des crédits accordés à l'Etat tunisien et supposés avoir été réinjectés dans le tissu industriel tunisien, alors qu'en réalité, ils ont été alloués pour la plupart en échange d'allégeances politiques; et c'est ainsi que l'ouverture n'a finalement profité qu'à certains privilégiés de l'ancien régime et à l'UE et spécifiquement à la France, l'Allemagne et l'Italie, principaux partenaires économiques et commerciaux de la Tunisie.
En réalité, l'impact négatif de cet accord ne se limite pas à l'accroissement de l'endettement extérieur et du déficit de la balance commerciale et de la balance des paiements vis-à-vis de l'UE, car il obéit à une logique d'ouverture croissante et globale des marchés tunisiens qui oblige la Tunisie aujourd'hui à élargir la zone de libre échange non seulement aux biens industriels mais également aux secteurs des services et des produits agricoles, alors que ceux-ci ne sont pas encore outillés pour soutenir la concurrence européenne. Et c'est sans doute l'un des principaux reproches que l'on puisse faire au plan d'action du 16 novembre 2012 qui est censé être adopté à la mi-avril 2014, lors du prochain conseil de partenariat tuniso-européen.
De plus, il ignore complètement l'échec politique du processus de Barcelone qui est à la base du partenariat, à savoir l'édification d'un espace Euro Med empreint de paix, de stabilité et de prospérité partagée.
Le statut privilégié consolide les choix économiques de l'ancien régime
Mais au-delà des risques de domination croissante des marchés tunisiens par l'Europe, le plan d'action ne fait qu'entériner les choix économiques désastreux de l'ancien régime qui ont transformé l'économie tunisienne en une source d'endettement en la privant des ressources générées par les taxes douanières et les impôts tout en accentuant sa dépendance à l'égard des bailleurs de fonds et des investissements étrangers.
En outre, l'ouverture commerciale et les privatisations abusives entachées de corruption ont contribué à la fragilisation des secteurs productifs tunisiens tout en transformant la société tunisienne en une société de consommation sous l'effet de l'invasion des produits européens mais également par l'extension de la contrebande qui domine près de la moitié de l'activité économique nationale.
Par ailleurs, les incitations fiscales accordées indistinctement aux investisseurs étrangers ont transformé la Tunisie en un pays atelier spécialisé dans la sous-traitance à bas prix essentiellement au profit d'industriels européens au détriment d'une réelle industrialisation de la Tunisie basée sur la mise en valeur des richesses nationales et la réorientation des incitations vers les industries à haute valeur ajoutée localisées dans les régions défavorisées.
Perpétuation du système économique de l'ancien régime 
Mais le plus grave est que, même après la révolution, le système économique hérité de l'ancien régime est demeuré inchangé alors qu'il a été conçu au seul bénéfice de la famille présidentielle pour servir des intérêts personnels et favoriser la corruption; c'est ce que révèle le récent rapport de la Banque mondiale, qui affirme que l'ancien régime avait ainsi pu faire main-basse sur plus de 20% des secteurs les plus lucratifs de l'économie, ajoutant que même l'ouverture économique n'était qu'un leurre alors qu'elle est l'un des piliers des relations de partenariat avec l'UE.
En somme, la libéralisation et la privatisation de l'économie associées aux incitations fiscales et douanières concédées dans le cadre de l'accord de partenariat et le code des investissements n'ont profité qu'au régime et aux affairistes tunisiens et étrangers corrompus alliés de la dictature dont l'infrastructure politique, administrative et financière demeure intacte et opérationnelle jusqu'à nos jours.
Ainsi la conclusion du plan d'action en novembre 2012 sans évaluation et correction préalable de l'accord d'association de 1995 et sans tenir compte de ses implications économiques néfastes, pourtant prévisibles, était pour le moins inopportune et préjudiciable car elle s'inscrit en fait dans le cadre d'une reconduction pure et simple du système économique imposé et voulu par la dictature avec la connivence des parties tunisiennes et étrangères qui œuvrent aujourd'hui ouvertement en faveur de la réhabilitation des alliés de l'ancien régime.
C'est pourquoi il importe à mon sens d'ouvrir un débat national sur le dossier des relations Tunisie-UE compte tenu de l'importance des enjeux qui y sont liés et notamment la nécessaire révision des choix politiques et économiques de l'ancien régime dont les retombées négatives ne sont plus à démontrer.
Ce débat est d'autant plus urgent qu'il coïncide avec la prochaine reprise des négociations sur le partenariat avancé et les pressions politiques et économiques exercées par le parlement européen sur la Tunisie en vue de la contraindre – en contrepartie de l'octroi des crédits actuellement négociés avec l'UE – à activer l'extension de la zone de libre échange aux secteurs encore protégés de l'économie notamment celui des services.
Dans un prochain article, j'essaierai de démontrer l'importance, l'opportunité et la finalité d'un tel débat qui servirait de message à l'intention de l'UE et de tous les partenaires de la Tunisie quant à l'existence d'un consensus national autour des impératifs de défense des intérêts de notre pays, de sa sécurité et de sa souveraineté.
Par Ahmed Ben Mustapha - Diplomate et ancien ambassadeur - Source de l'article Kapitalis

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