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mardi 9 octobre 2018

Perpignan - rencontre avec Kamel Daoud, prix Méditerranée 2018 : "Des livres pour libérer les hommes"

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L'Indépendant a rencontré c auteur de Zabor ou les psaumes, prix Méditerranée 2018.

Repousser la mort en écrivant. Tel est le don d’Ismaïl, le personnage principal du dernier roman de Kamel Daoud, qui a reçu hier à Perpignan le Prix Méditerranée 2018. Quatre ans après Meursault, contre-enquête, qui avait remporté le Goncourt du premier roman, l’auteur et journaliste algérien, entre autres réputé pour ses chroniques "caustiques" dans le Quotidien d’Oran, livre Zabor ou les Psaumes, un ouvrage sensible en forme d’hommage au pouvoir de la littérature. Entretien.

D’où vous est venue l’idée d’un personnage qui écrit pour empêcher les autres de mourir ?

Il y a beaucoup d’endroits dans le monde où on peut payer de sa vie le fait d’écrire, de lire ou d’ouvrir une librairie. En Occident, on a tendance à l’oublier. La liberté acquise depuis trop longtemps vire au confort. On oublie son coût. Il me semblait important de rappeler la nécessité qu’il y avait à écrire, imaginer, rêver, critiquer ou vendre des livres. Il y a aussi une part autobiographique dans ce personnage. La plus grande aventure de ma vie a été l’apprentissage en autodidacte de la langue française. Ce livre est une réponse à ceux qui me demandent partout dans le monde pourquoi j’écris.

Vous croyez qu’écrire rend immortel ?

Bien sûr ! Tout le monde en fait l’expérience lorsqu’il lit un livre que quelqu’un a écrit il y a deux siècles. Borges disait que la littérature permet une conversation invraisemblable. Quelqu’un qui est mort peut parler à des vivants et quelqu’un qui est vivant peut parler à quelqu’un qui n’est pas encore né. C’est la seule preuve matérielle d’immortalité que nous avons. On parle encore aujourd’hui de Dostoïevski ou d’Homère…

"Une histoire d’amour avec la langue française"

Dans votre livre, vous mettez notamment en scène avec une certaine tendresse deux femmes divorcées et mises de côté au sein de leur village. Doit-on y voir un message féministe ?

Non. Ce n’est pas un message féministe, mais un message d’empathie. Le sort fait aux femmes au Nord comme au Sud est tragique. C’est quelque chose que les femmes payent d’abord et que nous, les hommes, payons par la suite. Quand on prive une femme de sa liberté, on fait le vide autour de soi, le désir du monde devient une maladie et on tombe dans la solitude.

Le héros du livre est surnommé Zabor (les Psaumes en arabe), son vrai prénom est Ismaïl et son père s’appelle Brahim (Abraham). Pourquoi avoir mis tant de références bibliques dans votre livre ?

C’est ma culture. J’ai grandi dans un milieu où la mythologie biblique est prégnante, notamment à travers le Coran. C’est quelque chose que j’aime bien démanteler, relire et moquer aussi…

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire en français plutôt qu’en arabe ?

Je ne l’ai pas choisi. On ne choisit pas une histoire d’amour ! Ça commence toujours par une rencontre qu’on n’a pas prévue. Ce n’est pas un mariage de raison mais bien un mariage de passion.

"Trouver une solution pour financer l’islam de France"

Comment avez-vous rencontré cette langue ?

Lorsque j’étais adolescent, j’ai découvert chez moi et dans les maisons voisines des romans en français que j’ai commencé à lire. Dans mon village, à l’époque, il n’y avait pas d’autres distractions. C’était des livres avec de jolies photos de femmes en couverture. Il y avait une série de James Hadley Chase et des polars américains traduits en français. En Algérie, le français est une langue ambiante. Mais ça ne suffit pas pour lire. à l’école, on m’avait seulement appris à déchiffrer le français. Je prenais une phrase où il y avait deux mots que je connaissais et un que je ne connaissais pas et par recoupement, je devinais le sens.

Que vous a apporté la langue française ?

Le français m’a apporté l’imaginaire, le reste du monde, le cinéma dans ma tête, un sentiment de liberté et de sensualité.

Pensez-vous qu’enseigner l’arabe dans les écoles françaises soit une bonne chose ?

En primaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Dans le monde arabe, on ne parle pas l’arabe littéraire. On parle plusieurs langues arabes. Vous allez apprendre à des enfants une langue qui n’est pas pratiquée chez eux et de plus, cela ne va pas améliorer l’intégration. Par contre, j’ai toujours défendu l’apprentissage de l’arabe dans les cycles supérieurs, car il ne faut pas que les radicaux aient le monopole de la langue arabe, dont ils font un usage identitaire.

Quelle est votre opinion sur l’enseignement des langues régionales comme le catalan en France ou le berbère en Algérie ?

Il est important de les enseigner, car cela préserve les cultures et les différences. Ça nous permet de relativiser nos certitudes.

Pensez-vous qu’il faille former des imams en France ?

Je sais que cela pose problème par rapport à la loi sur la laïcité. Mais si vous ne formez pas d’imams, la Turquie, les pays du Maghreb, l’Arabie saoudite et d’autres le feront. Il faut trouver une solution pour le financement de l’islam de France. S’il n’y a pas de gens spécialisés qui parlent d’islam, ce sont les islamistes qui parleront à leur place.

"Je suis profondément méditerranéen"

Adolescent, vous avez été attiré par une pratique rigoriste de l’islam. Qu’est-ce qui vous a fait changer de voie ?

J’ai plus été attiré par l’aspect spirituel que par le côté militant. C’est une tentation universelle. L’adolescence est une période où l’on a soif d’absolu. C’est la lecture qui m’a fait changer. Après, chacun est libre d’avoir une religion. Je ne suis pas antireligieux. Je dénonce seulement les excès des religions lorsqu’elles sortent du domaine de l’intime pour aller sur la place publique.

Peut-on, selon vous, sauver le monde avec des livres ?

Oui. Quand on défend la lecture, on défend le droit d’avoir des avis différents, on défend le vivre-ensemble et la tolérance. On comprend que le monde est plus vaste que ses propres certitudes. C’est très important. Ça apaise. Plus il y a de livres, plus les hommes se libèrent. Cependant, on peut aussi détruire le monde avec des livres. Les livres sacrés ont fait beaucoup de mal.

Que représente pour vous le prix Méditerranée ?

Quand vous êtes un écrivain du sud de la Méditerranée et que vous recevez un tel prix, vous sentez que vous n’êtes pas seul. Vous vous dites qu’il y a des gens qui vous lisent, qui vous soutiennent. Ce prix nous rassemble autour de cette mer qui nous unissait avant. Je suis profondément Méditerranéen. Malheureusement, c’est une culture et pas encore une nationalité.

Par Arnaud Andreu - Source de l'article l'Indépendant

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