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dimanche 22 janvier 2017

Crise des migrants : l’impossible accord UE-Libye

Afin d’endiguer le flux de migrants passant par la Méditerranée, l’UE, à travers la voix de sa présidence maltaise, a proposé un accord avec la Libye, calqué sur le modèle de l’accord UE–Turquie. Mais un tel accord est-il envisageable ?


Réduire le flot de migrants arrivant sur les côtes du Vieux Continent depuis la Libye. Voilà le souhait de l’Union européenne (UE), ou du moins le vœu formulé par l’État de Malte, qui assure en ce moment la présidence tournante des Vingt-Huit. "Au printemps prochain, l’Europe sera confrontée à une nouvelle vague de migrants, cette fois par la voie de la Méditerranée centrale. Si l’on n’arrive pas à dupliquer l’accord avec la Turquie, l’Europe sera confrontée à une crise migratoire majeure", a déclaré, mercredi 18 janvier, le Premier ministre maltais, Joseph Muscat.

Ce que propose Malte, en clair, serait de dupliquer peu ou prou l’accord UE-Turquie afin de le calquer sur la Libye. L'objectif : trouver un compromis avec Tripoli pour tarir la pression migratoire en Méditerranée. L’idée de cette collaboration n’est pas inédite. Elle avait déjà été avancée par Angela Merkel au printemps dernier.


L’accord entre Bruxelles et Ankara, signé en mars 2016, a pour but de freiner les arrivées de migrants dans l'Union européenne, via la Grèce essentiellement, en les renvoyant en Turquie. En contrepartie, Ankara a réclamé une aide financière, l’accélération des négociations d’adhésion à l’UE, et l’exemption de visas européens pour ses ressortissants. Devant le Parlement européen, Joseph Muscat a reconnu que cet accord n’était pas parfait, mais qu’il avait permis de faire évoluer la situation.

"Comment contrôler la frontière sud du pays ?"

Mais peut-on le transposer en Libye ? Le pays est en proie au chaos depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. Deux autorités s’y disputent aujourd’hui le pouvoir. D’un côté, le gouvernement d'union nationale (GNA), basé à Tripoli, reconnu par la communauté internationale. De l’autre, le "gouvernement" du général Haftar, à l’est du territoire. Entre les deux, de nombreuses milices jihadistes coexistent dans le but, elles aussi, d’asseoir leur pouvoir sur certaines régions du pays. "C’est un pays complètement éclaté", résume Wassim Nasr, journaliste et spécialiste des réseaux jihadistes à France 24. "Vouloir négocier est une chose, mais avec qui ?"

Un accord avec la Libye se révèlerait donc précaire. Si ce n’est illusoire. "En admettant qu’il survive, le nouveau gouvernement d’union nationale sera très loin de pouvoir contrôler les frontières du pays", avait déclaré, en mai 2016, le spécialiste de la Libye, Wolfram Lacher, dans une tribune du Monde. Un avis partagé par Wassim Nasr. "Le pouvoir de Tripoli n’a pas d’autorité sur la frontière sud du pays ["gouverné" par les hommes du général Haftar]. Comment alors va-t-il contrôler les flux migratoires ? Et comment va-t-il démanteler les trafics de migrants qui profitent à de nombreuses tribus dans le sud du pays ?" énumère le spécialiste de France 24.



Et puis, quelle serait la contrepartie de la Libye ? "Je pense que le gouvernement de Tripoli demandera un effort financier très important à l’Europe", ajoute Wassim Nasr. "Il faudra des moyens colossaux pour construire des camps humanitaires qui, théoriquement, devraient être aux normes européennes [pour accueillir les migrants refoulés], financer la formation de gardes-frontières et de gardes-côtiers. Mais la véritable question est : l’UE doit-elle vraiment se lancer dans cet accord avec un gouvernement qui ne contrôle même pas la totalité de son littoral ?"

Tortures et exactions envers les migrants

Et qu’en est-il de la sécurité des migrants ? Si l’on calque l’accord sur celui de la Turquie, "les Vingt-Huit envisageraient-ils de refouler des personnes vers un pays aussi dangereux que la Libye", questionne Wassim Nasr. "Les conditions qui prévalent dans les centres de détention pour migrants irréguliers sont catastrophiques", avait encore déclaré Wolfram Lacher, le spécialiste de la Libye, au Monde. "Ces camps échappent dans une large mesure à toute supervision étatique et [sont] pour certains sous le contrôle de milices".

Sans parler de nombreux témoignages faisant état d’actes de torture. "La Libye est un enfer absolu pour les migrants. Ils en parlent avec effroi, plus que de la traversée de la Méditerranée", a commenté Pascal Brice, directeur général de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), cité par le Monde. "Beaucoup sont kidnappés et leurs familles rançonnées", ajoute Wassim Nasr.


Selon un rapport d’Amnesty, publié en juillet 2016, "des réfugiés et des migrants ont raconté tout ce qu’on leur avait fait subir en Libye : certains ont été enlevés, emprisonnés sous terre pendant plusieurs mois et soumis à des sévices sexuels par des membres de groupes armés, d’autres ont été battus, exploités ou ont essuyé les tirs de passeurs, de trafiquants ou de membres de bandes criminelles", a déclaré Magdalena Mughrabi, directrice adjointe par intérim du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.

Difficiles pourparlers italo-libyens

Malgré ces réserves, il est pourtant un pays qui œuvre pour une collaboration avec la Libye : l’Italie. Le pays subit de plein fouet l’afflux migratoire en provenance des côtes libyennes. L'île italienne de Lampedusa, à 300 kilomètres de Tripoli, est devenue une porte d’entrée sur l’Europe, prise d’assaut par des milliers de migrants fuyant la misère et la guerre. Rome a accueilli sur son sol plus de 181 000 réfugiés en 2016 (soit 18 % de plus qu’en 2015). La plupart de ses arrivants sont originaires d’Afrique subsaharienne et de la Corne de l’Afrique (Nigeria, Érythrée, Niger, Mali….).

Face à la situation, Rome n’a pas attendu les Maltais pour entamer un dialogue avec son voisin de l’autre côté de la mer. Mais les pourparlers s’avèrent difficiles. Le 9 janvier, le ministre italien de l'Intérieur, Marco Minniti, s’était rendu à Tripoli pour rencontrer le chef du gouvernement libyen (GNA) Fayez al-Sarraj. Quatre jours plus tard, les discussions avaient achoppé. Le GNA a indiqué avoir refusé les propositions de Rome – propositions qui n’avaient pas été rendues publiques. 

Par Charlotte Boitiaux - Source de l'article France24

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