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dimanche 15 septembre 2013

La tragédie syrienne illustre la perte d'influence de la Méditerranée sur l'échiquier mondial

Les réticences des puissances occidentales à agir en Syrie, dont la guerre civile a déjà causé la mort de 100.000 personnes et a franchi un nouveau seuil avec l'utilisation d'armes chimiques contre la population, illustrent le fait que la Méditerranée n'est plus le centre du monde qu'elle a été des siècles durant, sinon une terre riche en hydrocarbures. 

Le lance-missiles USS Gettysburget le porte-avions USS stationnent en Méditerranée. / ReutersCela fait depuis plusieurs années que les États-Unis cherchent à se retirer laissant un vide que la coopération entre les rives nord et sud n'arrive pas à pallier. L'espoir que la Méditérranée puisse devenir, après les "Printemps arabe", et sous l'impulsion de l'Union européenne, un espace économique unifié notamment grâce à une politique énergétique commune reste au mieux un rêve. La dynamique est davantage impulsée par la lutte que se livrent plusieurs pays du Golfe pour prendre le leadership régional.
La volte-face du président américain Barak Obama sur la décision de frapper militairement le régime de Bachar al-Assad  en Syrie illustre les hésitations des Etats-Unis à s'impliquer durablement en Méditérranée. Certes, le congrés américain pourrait donner son feu vert, mais d'ores et déjà le rejet du parlement britannique sur une telle opportunité a isolé les Etats-Unis. Car outre la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Italie, la Pologne ont annoncé également leurs réticences, isolant sur l'échiquer européen la France.

Si personne ne veut mourir pour la Syrie, c'est également dû à une évolution du statut de l'ensemble de la Méditerranée. Epicentre culturel, commercial et politique du monde durant des siècles, elle apparaît aujourd'hui comme une région éclatée et sans avenir unifié dans une « mondialisation » qui dicte la nouvelle marche du monde. C'est désormais une autre mer - celle de Chine - qui impulse la dynamique mondiale.
De nombreux exemples illustrent cette perte d'influence. À commencer par l'évolution des « printemps arabes » qui avaient suscité tant d'espoirs. En Égypte, un coup d'État militaire, soutenu par une majorité de la population, a renversé le président issu des rangs des Frères musulmans, qui tendait à concentrer tous les pouvoirs au profit de son parti. Mais l'avenir reste des plus incertains sur fond de grave crise économique. En Syrie, la guerre civile s'enfonce dans la tragédie et menace l'ensemble de la régino dont le fragile Liban voisin. Les possibilités de résolution du conflit israélo-palestinien restent davantage un espoir qu'une réalité. Au Maghreb, politiquement, la situation connaît un statu quo préjudiciable à un développement économique. Même la Turquie, voici peu encore présentée comme un exemple de stabilité, connaît des manifestations parfois violentes.
Au nord, la situation est également difficile : frappée par la crise de la dette, l'Europe méditerranéenne, qui pensait se développer grâce à l'Union européenne, voit son destin tracé par une Troïka de bailleurs de fonds internationaux dont les recettes ne s'encombrent pas de la subtilité d'une réflexion sur un développement centré sur une dynamique méditerranéenne régionale.
Un espace fermé extrèmement hétérogène
Il est vrai que, dans la nouvelle géographie ouverte dessinée par la mondialisation, la Méditerranée apparaît fermée, avec ses trois passages stratégiques : à l'ouest le détroit de Gibraltar, au sud-est le canal de Suez et sa route de tankers, et au nord-est le détroit des Dardanelles. Jadis, cette fermeture, en rendant plus aisée le contrôle des flux maritimes, était un atout stratégique majeur, ce n'est plus le cas aujourd'hui. À l'écart du centre de gravité du monde, l'espace méditerranéen reste, en outre, extrêmement hétérogène. La population des 22 pays riverains compte 475 millions de personnes, regroupant diverses origines religieuses et culturelles : chrétiens, musulmans, juifs, Européens, Turcs, Arabes, Berbères, Israéliens.
Militairement, au nord de la mer, l'unité est assurée par l'Alliance atlantique dominée par les États-Unis, dont la VIe flotte joue, en Méditerranée, un rôle prépondérant en matière de sécurité. Jusqu'à quand ? Washington ne cache pas sa volonté de se désengager, contribuant à accélérer la perte d'influence de la région.
C'est après la Seconde Guerre mondiale que la domination des puissances coloniales - Grande-Bretagne et France - s'est progressivement éteinte au profit des États-Unis, désireux d'assurer leur approvisionnement pétrolier et de contrer l'influence soviétique. À plusieurs reprises, Washington a su intervenir pour imposer sa « Pax americana ». Mais la fin du bloc communiste et surtout la montée en puissance de la Chine, qui a déplacé le centre de gravité de l'économie mondiale en Asie, ont contraint l'administration américaine à s'adapter, en se focalisant notamment sur le Pacifique et l'Asie. Les réticences à s'engager en Libye, le refus d'agir en Syrie, le service minimum fait en Égypte - malgré une aide substantielle apportée à l'armée -, le soutien sans faille à Israël, tout cela illustre une volonté de ne pas réellement s'engager.
L'espace Shengen et protectionnisme agricole divisent la méditerranée
Or, l'Europe ne réussit pas encore à combler, tant s'en faut, ce vide américain. Si l'UE a joué un rôle majeur en aidant l'Europe de l'Est après la fin de l'URSS, elle a négligé son Sud. Cette faiblesse du leadership européen a pour conséquence de laisser un espace régional fragmenté dont plusieurs pays se disputent l'influence : Arabie Saoudite, Iran, Turquie (membre de l'Otan et qui veut intégrer l'Union européenne), Égypte dans un Proche-Orient où Israël joue un rôle indépendant. Au Maghreb, la rivalité entre le Maroc et l'Algérie bloque toute coopération régionale.
L'Europe a néanmoins pris certaines initiatives, dont la plus ambitieuse est la constitution d'une Union pour la Méditerranée (UPM) qui ne compte pas moins de 43 membres (les désormais 28 membres de l'UE auxquels s'ajoutent l'Albanie, l'Algérie, la Bosnie-Herzégovine, l'Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, la Mauritanie, Monaco, le Monténégro, le Maroc, l'Autorité palestinienne, la Syrie, la Tunisie et la Turquie) ! Mais en raison de sa taille et de sa gouvernance, cette union n'est guère opérationnelle. Les intérêts de ses membres sont divergents. L'espace Schengen divise la Méditerranée, tout comme le protectionnisme agricole.
Comme le remarquait Hubert Védrine en 2009 (Dans la mêlée mondiale, éditions Plon), « en élevant le niveau d'ambition politique, en parlant d'"Union" entre des pays dont plusieurs restaient séparés par des différends ou des conflits anciens qui les opposaient profondément, cette démarche comportait le risque d'attiser ces conflits, de n'en régler aucun et de se mettre en péril elle-même. »
La suite a confirmé le constat pessimiste de l'ancien ministre des Affaires étrangères. Sans compter qu'avec la crise l'Allemagne a pris un rôle prépondérant au sein de l'UE, faisant pencher la balance européenne vers l'Est plutôt que vers le Sud. Berlin refuse de s'engager en Méditerranée : elle s'est ainsi opposée sur ce point à Londres et à Paris sur les sujets libyen et syrien.
Faire jouer le "soft power" européen pour élargir la coopération régionale
N'y aurait-il donc aucun espoir pour la Méditerranée de redevenir une puissance économique ? À court terme assurément pas, mais sur le long terme, tout plaide en ce sens. Car les motivations qui ont conduit à la naissance des « printemps arabes », comme en leur temps celles de l'adhésion des pays méditerranéens européens à l'UE, restent inchangées : un meilleur niveau de vie dans un environnement plus sûr et démocratique. Les intérêts géostratégiques étant aujourd'hui moindres qu'il y a vingt ans, la Méditerranée peut donc à terme redevenir un épicentre économique important.
Une première étape pourrait passer par une union énergétique qui assurerait une indépendance à l'ensemble de l'Union pour la Méditerranée en installant un partenariat entre pays producteurs (en hydrocarbures, mais aussi en énergies renouvelables) et pays consommateurs.
Cela aurait le mérite de réduire la dépendance européenne à l'égard de la Russie. L'UE est la seule entité capable d'organiser cette unité et déjà des cadres de coopération existent. Il convient de les intensifier ; outre les ressources naturelles, il y a un potentiel agricole important et une industrie touristique qui peut être développée sous une forme durable.
L'Europe n'est pas de nature à imposer un « hard power », elle peut en revanche - elle en a les ressources - progresser dans ce but de paix en exerçant un « soft power » qui a vocation, à travers les accords bilatéraux et multilatéraux existants, à élargir progressivement une coopération à l'échelle régionale. Mais pour cela elle doit trouver elle-même une unité qui lui manque aujourd'hui en raison des doutes qu'a fait naître la crise de la dette.
Mais un tel projet dans le contexte actuel relève aujourd'hui de l'utopie tant la lutte entre les puissances régionales - Arabie Saoudite, Turquie, Iran et leurs alliés respectifs - risque de déstabiliser durablement la rive sud de la Méditerranée et dont la Syrie est aujourd'hui le théâtre sanglant.
Par Robert Jules - Source de l'article La Tribune

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