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mercredi 10 août 2016

La mer Méditerranée est devenue le « cimetière des illusions européennes »

Entretien - Pour Sébastien Boussois, chercheur et auteur, plusieurs facteurs expliquent l'incapacité du Vieux Continent à trouver une solution politique unanime à la crise des migrants.

Traverser la Méditerranée a toujours été un périple semé d'embûches malgré le calme apparent qui règne sur cette mer quasi fermée. Il est un rêve pour certains, un cauchemar pour d'autres. 

Certains se sont battus contre les dieux comme Ulysse dans l'œuvre d'Homère, d'autres contre les hommes pour parvenir à bon port. Depuis des millénaires, certains naviguent sur la Méditerranée, d'autres la contournent, d'autres encore aujourd'hui y disparaissent corps et âme alors qu'ils essaient d'échapper à leur destin. C'est la tragédie moderne des réfugiés et des migrants, bien éloignée de la fantaisie et de la fiction de la tragédie grecque.

Cette situation dramatique est à l'image du naufrage institutionnel des relations euro-méditerranéennes. À travers son ouvrage Homère, réveille-toi... ils sont devenus fous ! Le naufrage des relations euro-méditerranéennes (Erick Bonnier éditions, Paris, 2016), Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques et chercheur sur le Moyen-Orient, se penche sur les facteurs structurels qui expliquent l'incapacité de l'Europe à trouver une solution politique unanime au calvaire de millions d'individus contraints de fuir les conflits qui embrasent la région.


De quelle manière l'histoire des rapports Nord/Sud a-t-elle structuré/fabriqué la perception des migrants par les Européens ?

C'est bien sûr une longue histoire et de plusieurs siècles. C'est la colonisation des esprits et la convoitise des territoires du monde arabo-musulman qui ont malheureusement conduit à la construction d'une vision biaisée et indélébile des relations euro-arabes. Les migrants qui nous arrivent cristallisent aujourd'hui cette notion du barbare, au sens de ces individus menaçants qui vivaient au-delà du limes romain et des limites de l'Empire. La campagne d'Égypte de Napoléon Bonaparte n'avait pas qu'un objectif scientifique : elle marque bel et bien la mise au pas de la région par l'Occident pour les deux siècles à venir. La Grande-Bretagne et la France ont marqué durablement le Sud : que ce soit au Liban et en Syrie pour la France, en Palestine et dans le futur État d'Israël ainsi qu'en Jordanie et en Irak pour le Royaume-Uni. Idem pour le Maghreb. Que dire enfin de ce tropisme obsessionnel des Occidentaux à s'ingérer dans les politiques régionales au Moyen-Orient ? Comment bâtir dès lors des relations d'égalité devant si peu de virginité ? Désormais, ce qui se passe là-bas nous arrive en pleine face.

L'Allemagne, pays moteur en Europe, est-il un frein dans la construction de liens solides avec le monde méditerranéen ?

L'Allemagne a cette relation compliquée à la Méditerranée au sein de l'Europe, avec laquelle elle n'a strictement aucune frontière. Elle a toujours repoussé les limites de son empire colonial à l'Afrique noire puisque Grande-Bretagne et France trustaient le Maghreb. L'Allemagne avait colonisé l'actuelle Namibie, l'Afrique du Sud, le Cameroun, le Togo pour d'évidentes raisons économiques, lui offrant des façades maritimes inouïes d'une part sur l'océan Atlantique, mais également l'océan Indien et le cap de Bonne-Espérance, point de circulation stratégique dans le globe. Mais rien côté méditerranéen. À une exception près, avec l'Afrikakorps se lançant à la conquête de la Libye et de l'Afrique du Nord lors de la Seconde Guerre mondiale et sous le régime nazi. Plus récemment, l'Allemagne s'est largement plus concentrée depuis la chute du mur de Berlin sur l'intégration européenne de l'Europe de l'Est, avec laquelle elle a bien plus d'affinités culturelles qu'avec l'Europe du Sud et la Mare nostrum. Pourtant, c'est ce tropisme qui a freiné nombre d'initiatives européennes constructives et dynamiques en faveur du dialogue euro-méditerranéen.

Comment expliquez-vous l'échec de la construction d'un ensemble euro-méditerranéen et l'élaboration des politiques sécuritaires antimigratoires ?

Les tentatives d'institutionnalisation des relations euro-méditerranéennes depuis le processus de Barcelone en 1995 n'ont pas permis de parvenir à un espace de circulation ouvert pour les personnes comme il était idéalement prévu. Si les dictatures passées dans la région fournissaient une certaine stabilité avec compromission européenne, les vagues de démocratisation, si elles existent encore, ont rendu les choses plus compliquées. L'Europe devait revoir l'ensemble de ses « alliances ». L'hétérogénéité des régimes politiques à l'heure actuelle, situés à des stades différents de leur transition politique, ont conduit à un enlisement du processus de réforme et à l'accentuation de l'obsession sécuritaire de la rive nord de la Méditerranée au détriment des pays du Sud. La Méditerranée actuelle a toutes les raisons d'effrayer les Européens qui préfèrent se replier malgré l'arrosage financier. Quid alors en termes de droits de l'homme, de l'accueil et de la protection des réfugiés de tous ordres, notamment du respect de la convention de Genève de 1951 qui faisait de l'Europe un espace géopolitique avant-gardiste en la matière ? La Méditerranée est malheureusement, vingt ans après Barcelone, devenue le cimetière marin des illusions européennes.

Comment des relations asymétriques entre l'Europe et le monde méditerranéen peuvent déboucher sur un ensemble euro-méditerranéen bénéfique et équilibré pour tous ?

C'est une question complexe. Il y a un clair déséquilibre Nord-Sud. Le mouvement est double : fascination/répulsion, attirance/rejet, création de la dépendance/soumission, néocolonialisme financier/acceptation. Et le Sud l'entretient aussi. Je suis effaré de voir la façon avec laquelle beaucoup d'élites du Maghreb notamment regardent encore l'Europe avec ce double sentiment permanent mais ne font rien pour le changer. La logique coloniale est encore ancrée des deux côtés. Il faut sortir de ça. Si cela ne marche pas avec l'Europe, pour toutes les raisons invoquées, je crois qu'il restera au « Sud » à regarder soit sur son continent d'appartenance et l'Afrique est un continent d'avenir, soit accélérer ses échanges avec les nouveaux pôles économiques et politiques dans le monde comme en Asie. Il faut peut-être savoir tourner la page. Parce que l'Europe politique, face aux grands du monde, est déjà un peu finie, voire pour moi périmée.

Comment transformer la perception de l'Europe sur le monde méditerranéen qui reste prisonnière des pesanteurs historiques, des intérêts économiques et du jeu cynique de la géopolitique ?

Pour moi, la colonisation n'est pas finie. Certes, l'argument de la colonisation ne peut pas tout expliquer, mais force est de constater que la décolonisation des esprits, elle, n'a jamais été réalisée. Face à un Vieux Continent qui renforce ses positions en matière sécuritaire et migratoire et un monde arabe en proie aux mêmes questionnements endogènes, le Sud doit bâtir une véritable stratégie interne globale avant tout en matière de politique, d'économie, un nouveau modèle de société incluant les fruits récents des révolutions et la nouvelle place de la société civile. Seul un rééquilibrage de cette perception peut permettre une redynamisation « désintéressée » et win-win du partenariat Euromed afin que l'Europe sorte de ses craintes et que le Sud retrouve une certaine estime de lui-même. L'UE doit se repositionner pour un engagement ferme des pays méditerranéens de l'Europe en faveur d'Euromed avec des dossiers prioritaires : éducation, circulation, culture, réfugiés. L'Europe, ce doit être moins d'économie et finances, moins de sécurité et politique, et plus de culture et société. On ne pourra faire l'économie d'une réflexion sur une remise en perspective et une redéfinition totale de la présence occidentale et européenne dans le monde arabe.

Par Lina Kennouche - Source de l'article l'Orient le Jour

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