Translate

dimanche 2 avril 2017

"Il faut prendre conscience du potentiel de la jeunesse méditerranéenne"


Amina Ziane, chef de projet chez Anima Investment Network, plateforme de coopération pour le développement économique en Méditerranée, détaille la situation de l'entrepreneuriat dans les pays du bassin méditerranéen.

Si elle constate "un véritable engouement" auprès de la jeunesse et assure que la créativité sur le territoire est immense, elle alerte sur le fait que "dans un contexte de fort chômage, on ne peut pas proposer l'entrepreneuriat comme seule solution aux jeunes". 
Elle appelle notamment à une plus grande structuration des écosystèmes d'innovation, et s'interroge sur l'engagement timide des Européens, alors que les Chinois et Américains regardent cette jeunesse avec grand intérêt. Entretien.

Acteurs de l'économie - La Tribune. Quel est le rôle de votre structure : Anima Investment Network ?

Amina Ziane : Il est important de penser Anima en tant que réseau. La structure en elle-même est assez restreinte, une vingtaine de personnes basées à Marseille, mais nous sommes portés par tout un réseau de membres et de partenaires méditerranéens : des collectivités territoriales, des agences de promotion des territoires, des fédérations d'entreprises, des chambres de commerces, des agences d'innovation, etc. Notre rôle c'est d'être des "matchmakers", des metteurs en scène de la coopération euro-méditerranéenne. Les apports de nos membres nourrissent cette vision et nous aident à construire avec eux des projets et des plans d'actions bénéfiques pour les pays du nord, comme pour les pays du sud.

Anima est par ailleurs issue d'un projet européen ayant pour ambition de renforcer le travail des agences de promotion de l'investissement des pays de Méditerranée, de faciliter leur coopération et de renforcer l'attractivité de la zone. Cet ADN européen reste profondément ancré et impacte énormément sa stratégie.

Sur quelles thématiques travaillez-vous plus spécifiquement ? Et comment les définissez-vous ?

Nous œuvrons depuis 10 ans pour le développement des flux économiques entre les européens et les pays de la méditerranée du sud. Grace à toutes ces données recueillies au fils des années, nous sommes capables de mesurer l'attractivité des différentes régions de ce territoire. Cela nous donne certains axes d'actions. Nous nous appuyons également sur un important travail d'intelligence mené avec nos partenaires sur les grandes thématiques qui sous-tendent les politiques publiques de ces territoires : attractivité, développement inclusif et durable, etc. Il y a, en effet, une véritable revendication environnementale et sociale qu'il faut absolument prendre en compte dans le développement économique.

Nous travaillons aussi sur l'innovation entrepreneuriale car elle est pour nous motrice dans la création de valeur, la conduite du changement, mais aussi pour répondre aux défis majeurs de création de nouveaux emplois dans cette région. Nous faisons également la promotion de l'entrepreneuriat auprès des jeunes pour qu'ils aient le luxe de considérer cette voie comme une option de carrière.

Comment ces jeunes méditerranéens considèrent-ils l'entrepreneuriat aujourd'hui ?

Nous constatons un véritable engouement depuis quelques années. Plusieurs paramètres peuvent l'expliquer. Les diasporas jouent par exemple un rôle important dans la transmission, en Afrique, de l'esprit entrepreneurial dont on observe le développement en Europe. Il y a aussi l'influence d'événements nouveaux comme les TedX ou les start-up week-end. Ces temps-forts sont symptomatiques de l'envie des jeunes de trouver des solutions par eux-mêmes. Enfin, l'appui des politiques publiques pour soutenir l'entrepreneuriat a été déterminant : incubateurs, financement, etc.

Anima est présent dans 22 pays. Fort de cette vision globale, diriez-vous que ce développement de l'entrepreneuriat est homogène tout autour de la méditerranée ?

Des disparités certaines existent d'un pays à l'autre. En revanche, tous les pays ont amorcé des actions sur le sujet. Le contexte économique et politique, mais aussi le dynamisme du secteur privé jouent également un rôle important. Il y a quelques années se sont créés des réseaux de business angels au Maroc. Mais ils ont eu du mal à perdurer, car ils ne bénéficient pas d'un cadre fiscal assez incitatif. Une véritable politique de soutien à l'entrepreneuriat doit être globale et prendre en compte toute les briques de l'écosystème.

Au Liban en revanche, alors même que l'Etat est affaiblit, les politiques publiques s'appuient sur le dynamisme du secteur privé. La Banque Centrale du Liban a ainsi incité le secteur bancaire à investir directement en capital dans les startups en offrant des garanties sur les investissements réalisés. Certaines sociétés de gestion se sont ainsi misent à financer des accélérateurs pour faire mâturer des projets dans lesquels ils pourront par la suite investir en capital-risque. C'est le cas du Speed Lebanon à Beyrouth.

Enfin, depuis quelques années, certains "GAFA" (ndlr : Google, Apple, Facebook, Amazon) regardent avec intérêt le développement de l'écosystème méditerranéen. Dès 2009, Yahoo a racheté le site maktoob, qui publie du contenu intégralement en arabe. On peut aller dans les pays de la méditerranée avec d'autres ambitions que d'exploiter des call-centers ou des gisements énergétiques. Le digital a véritablement révélé le potentiel des startups de ce territoire.

Le digital est-il le principal secteur de développement de ces startups ?

Oui, principalement. Au Liban par exemple, les efforts sont principalement portés sur la high tech et le digital. Mais on peut aussi compter sur les secteurs des énergies renouvelables, de l'agroalimentaire ou de la santé dans des pays comme le Maroc, la Tunisie ou l'Egypte. Mettre l'accent sur le numérique permet une meilleure lisibilité à l'écosystème, mais nous pensons qu'il faut cependant rester en adéquation avec les besoins du territoire et ne pas oublier les autres secteurs.

L'essor de cet écosystème coïncide avec le printemps arabe. Peut-on faire un lien de cause à effet entre le souhait d'indépendance exprimé alors par la jeunesse et ce nouveau dynamisme de l'entrepreneuriat ?

Il est tentant de faire un lien direct, mais la réalité est bien plus complexe. Certains jeunes ont pu se sentir stimulés tandis que d'autres pas du tout. J'ai récemment travaillé sur un projet européen intitulé "Sahwa". C'est une grande enquête sur la jeunesse menée par des sociologues auprès de 10 000 jeunes du Maroc, de Tunisie, d'Algérie, du Liban et d'Egypte. Cette étude montre l'incompréhension de certains jeunes face à la mise à dispositions de moyens important pour soutenir l'entrepreneuriat. Dans un contexte de fort chômage, on ne peut pas proposer l'engagement entrepreneurial comme seule solution à la jeunesse. D'autant plus que les startups qui se créent restent fragiles. Le financement est encore trop peu développé. Par ailleurs, la jeunesse est "confinée" : elle rencontre des problèmes de visa, exprime difficilement ses idées et convictions, etc.

En Algérie, des fonds ont été mis à la disposition des jeunes entrepreneurs pour qu'ils développent leur projet. Au bout de quelques temps, le gouvernement s'est rendu compte que l'argent était mal utilisé, car il y a un manque de savoir-faire et un déficit de formation important. Il ne suffit pas d'injecter de l'argent dans le système.

Il faut donc réfléchir à une politique de structuration de l'ensemble...

Exactement. Il faut mettre en place des programmes pour renforcer les capacités de ces jeunes, pour leur donner confiance en eux et réduire le risque d'échec en offrant de l'accompagnement. Dans ces pays, la culture du risque est très mal vue. En Egypte, on risque la prison en cas de faillite. L'entrepreneuriat est loin d'être un choix de carrière évident. Les enquêtes font même ressortir une préférence des jeunes pour les emplois du public. Pour changer ce paradigme, il faudrait agir dès le collège en apprenant aux jeunes à collaborer, à penser, à réfléchir différemment. L'initiative, l'échec et la prise de risque doivent être célébrés. Il faut aussi des "role-models" pour défricher et servir d'exemple.

Comment entreprendre dans des pays qui connaissent parfois la guerre, le terrorisme ou l'instabilité politique ?

Sur ce sujet, je préfère laisser les entrepreneurs parler, car ce sont eux qui sont touchés directement. Néanmoins, il faut nuancer, éviter de généraliser. On ne peut pas comparer ce qui ce passe en Syrie avec la situation en Egypte ou au Maroc. Un entrepreneur palestinien doit quant à lui relever des défis encore différents. Pour autant, malgré un climat des affaires pas simple, peu incitatif, les entrepreneurs continuent à se battre pour leurs projets. C'est très vrai par exemple au Liban où, même pendant la guerre, les entrepreneurs ont toujours su garder leur créativité et leur ouverture sur le monde.

Le poids démographique important de la jeunesse méditerranéenne peut-elle accentuer cette dynamique entrepreneuriale ?

Si, grâce au réseau Anima, on arrive à fédérer autant d'acteurs différents - tant public que privé - autour de la thématique de l'entrepreneuriat innovant, ce n'est pas pour rien. Le monde a pris conscience du potentiel de cette jeunesse. Grâce à elle, la méditerranée et l'Afrique attirent. C'est maintenant qu'il faut miser dessus. Certains pays l'on comprit et travaillent sur ces sujets-là.

Quel regard portent les entrepreneurs méditerranéens sur des acteurs privés français qui viennent au Maghreb soutenir leurs écosystèmes ? Y-a-t-il un approche plutôt opportuniste ou une défiance liée au passé colonial ?

Tomi Davies, président des African Business Angels Network (ABAN) dit : "We are no longer the little boys. We are partners " (NDLR : nous ne sommes plus les petits garçons. Nous sommes partenaires.) Les européens qui veulent faire du business en Afrique doivent venir avec un esprit de collaboration, comme ils le feraient partout ailleurs. A partir de là, les méditerranéens qui voient l'opportunité d'un partenariat équilibré n'auront pas de raison de le rejeter. Cependant il ne faut pas croire qu'ils nous attendent. Les Américains et les Chinois sont déjà très présents pour les accompagner. La seule règle qui prévaut c'est : si nous avons des défis communs, relevons-les ensemble. C'est l'essence même de l'existence de notre réseau.

Comment l'investissement évolue-t-il dans cette zone ? Quelles sont les pratiques ?

Malgré une situation souvent peu lisible, il faut noter la résilience de ces pays en matière d'investissement. Les 11 pays sud et est méditerranéens continuent d'attirer chaque année 30 milliards d'euros d'investissement depuis 2011, et la tendance est plutôt stable.

Ce qui nous préoccupe, c'est que les européens qui représentaient 45 % de l'investissement depuis 15 ans, ont reculé depuis 2011, au profit des pays du Golfe qui sont aujourd'hui leaders pour les montants investis. La Chine ou la Russie affichent à l'inverse un dynamisme fort. Il y a donc un risque de perte d'influence des européens dans la région. Ce serait une erreur stratégique de la part des européens compte tenu de la proximité des marchés et des attentes des partenaires méditerranéens, si cette tendance se confirmait.

Depuis 2008, on notait que les entreprises européennes abordaient de plus en plus les marchés méditerranéens via des partenaires locaux, ce qui est une bonne pratique notamment pour les PME qui veulent minimiser leurs risques et leurs investissements. Depuis, 2011, l'investissement des PME est en recul et les partenariats aussi. Cela est dû au manque de visibilité perçue sur marchés par les entrepreneurs étrangers.

Par Steven Dolbeau et Maxime Hanssen - Source de l'article La Tribune

Aucun commentaire: