Il faut de "grandes assises méditerranéennes de la jeunesse"


Il est urgent d’insuffler de l’espoir, de miser sur la jeunesse pour construire l’avenir autour de la Méditerranée.

Ce manifeste est un appel aux jeunesses du nord et du sud de la Méditerranée et à leurs dirigeants car les inquiétudes et les menaces semblent à leur paroxysme. Depuis trop longtemps déjà, on assiste à un glissement de plaques tectoniques entre une Europe vieillissante et des sociétés sud-méditerranéennes dont la vigueur des jeunes est bouillonnante. Il est toujours possible d’assurer une transition générationnelle historique et harmonieuse. Les peurs se sont installées depuis des années des deux côtés de la Méditerranée. Elles s’amplifient, comme le montre bien l’épopée du navire "Aquarius" et ses 629 passagers en errance dans cette mer qui est depuis 2 000 ans un espace de circulation, d’échanges, le berceau de la civilisation universelle. Hélas, en deux décennies, sa politisation l’a refermée, aux dépens des jeunes. La Méditerranée est devenue un défi. Une frontière infranchissable. Souvent un cimetière.

Dans l’éducation, le projet Erasmus est la grande réussite des relations euro-méditerranéennes pour l’Europe, ses Etats-membres et son voisinage. Mais l’absence de débouchés professionnels oblitère les espoirs de beaucoup de jeunes Méditerranéens. Leur taux de chômage en Europe ne cesse de grimper. L’âge d’entrée dans la vie active est repoussé. Les dépendances vis-à-vis de la famille et de la société s’accentuent. Au sud, malgré les diplômes des jeunes, ce n’est pas mieux. Les perspectives d’un travail stable et valorisant s’éloignent pour beaucoup et l’émigration se profile inéluctablement pour les moins de 25 ans qui représentent les deux-tiers de la population.

La traversée clandestine de la Méditerranée n’a pas fini de tuer, alors que l’on apprenait le 13 juin que Berlin, Vienne et Rome venaient de constituer un axe contre l’immigration clandestine dans leurs pays. En Europe, depuis des années on s’est habitué à voir la montée des populismes et des extrémismes à chaque échéance électorale. Tandis qu’au sud, les vieilles générations issues des indépendances ont cadenassé les systèmes et l’égalité des chances. Tout est bloqué, paralysé par les conservatismes, les privilèges des classes politiques dirigeantes. Et les jeunes désespèrent de ne pouvoir prendre en main leur destin.

Dans les métropoles européennes, la situation dans les banlieues est alarmante pour les nouvelles générations d’enfants d’immigrés. L’immobilité, l’ennui, la déshérence gagnent nombre de jeunes. La drogue fait des ravages et des morts. Il n’y a rien de pire pour une société que de créer des enfants qui n’ont plus rien à perdre. Certains en France, en Belgique, en Allemagne, se radicalisent, assassinent et se suicident au nom d’un idéal illusoire. Des générations ont grandi au rythme du chômage endémique, du sida, de la sinistrose, de la suspicion… Il ne fait pas bon avoir 20 ans et être arabo-musulman en Europe où le rejet de l’islam est massif. Le rêve d’une société multiculturelle n’est plus payant politiquement, au contraire, d’autant que chez les plus pauvres et les plus nécessiteux, on n’accorde plus aucune confiance en l’homme politique… Aux élections, on s’abstient. Au sud, on cherche la démocratie, au nord, on la fuit. L’Europe n’a pas le monopole du racisme. Ainsi, au Maghreb, celui contre les Noirs va crescendo. Il cible les subsahariens qui visent une traversée vers l’Europe et stationnent au Maghreb en attendant.

Tous les ingrédients sont réunis pour nourrir un pessimisme morbide qui signale l’urgence d’insuffler de l’espoir, de miser sur la fraîcheur de la jeunesse pour construire l’avenir autour de la Méditerranée. Cet avenir ne peut être que solidaire. Il n’y a aucune échappatoire. Les naufragés de la Méditerranée nous le disent chaque jour. Il faut partager. Oui, il nous faut maintenant de "grandes assises méditerranéennes de la jeunesse" afin de trouver des pistes de réflexion et d’action pour ces jeunes. Place aux jeunes ! Avec les États, les sociétés civiles, tous les citoyens méditerranéens qui se revendiquent d’une même idée humaine et généreuse doivent aider à relancer la machine à croire et à fraterniser. On peut être heureux sans avoir peur. On peut vivre ensemble sans se craindre. On peut s’aimer tout simplement.

Par Azouz Begag et de Sébastien Boussois , respectivement sociologue et ancien ministre français, et chercheur en relations euro-arabes à l'ULB.
Tous deux auteurs du livre "Lettre pour les Jeunesses Arabes" (Erick Bonnier editions 2018).

Source de l’article La Libre Belgique

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