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mardi 18 novembre 2014

8e édition de la Semaine Économique de la Méditerranée : l'immigration clandestine, grande oubliée de la journée de l'Économie Sociale et Solidaire

La 8e édition de la Semaine Économique de la Méditerranée (Marseille, du 5 au 8 novembre 2014) avait inscrit au programme de sa dernière journée le 10e Rendez-Vous Économique de la Méditerranée, un véritable événement dans l'événement, organisé par l'Institut de la Méditerranée/Femise (1) et le Cercle des économistes. 

© crédit photo Semaine Économique de la Méditerranée
Les dirigeants de grands organismes internationaux et financiers des pays méditerranéens se sont interrogés sur l'Économie Sociale et Solidaire (ESS), la contribution qu'elle peut apporter au développement en Méditerranée. Oubliée par les organisateurs : l'immigration clandestine qui fait souvent les gros titres. Comme si l'ESS, « qui remet l'humain au cœur de l'économie », ne pouvait rien faire pour prévenir cette forme d'immigration. Répondant à la question dérangeante posée par un jeune se présentant comme « issu de la diversité, étudiant à Sciences Po Aix grâce à la discrimination positive », les éminentes personnalités (2) de la table ronde ont laissé parler leur cœur et donné d'intéressantes précisions sur le monde qui nous attend.

La table ronde dédiée à l'accompagnement et au financement de l'Économie Sociale et Solidaire - dans les Pays Méditerranéens arrive à sa conclusion. Hauts responsables financiers internationaux, spécialistes de l'ESS et du développement discutent avec le public de l'amphithéâtre sous la mer de la Villa Méditerranée. Le ton est « soft », disons-même.. « soft power », une référence qui plaît beaucoup à l'hôte du lieu, Michel Vauzelle, le président du Conseil Régional Paca quand, tout à coup, une question dérangeante fuse .. Ce genre de question qui réveille des participants assoupis, relance une réunion sous un angle nouveau. Et pousse tout le monde à refaire le match.. « Peut-on parler d'ESS sans évoquer la migration des clandestins, en faisant abstraction des traversées dramatiques et des nombreux naufrages près de l'île de Lampedusa ? » 

L'immigration clandestine est passée entre les mailles du filet des organisateurs

Posée par l'étudiant de Sciences Po Aix, Mohamed Mourchid, membre d'IDD (Immigration, Développement, Démocratie), un réseau tourné totalement vers l'économie sociale et solidaire, cette question dénonce une migration pérenne, dramatique, de personnes souvent jeunes fuyant la misère, une migration pilotée par des mafieux à travers les sables du désert et la grande bleue. Une migration absente du programme de cette journée consacrée à l'économie sociale et solidaire. 
Si dans les forums internationaux on aime parler des « migrants de retour au pays qui génèrent richesse et emploi », on s'attarde beaucoup moins, voire pas du tout sur les migrants qui fuient la misère de leur pays. Ce n'est pourtant pas de gaité de cœur que les candidats à l'émigration se décident à affronter les déserts et la Méditerranée au moyen de transports aléatoires et dangereux, dans des conditions innommables. Ni prix low cost ni garanties ! Encore moins d'indemnités. Le clandestin voyage sans visa, voire sans ses papiers, à ses risques et périls. Et en payant le prix fort. 
L'ampleur de cette migration est révélée par des chiffres et une réalité effroyable. Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, au Maroc, et l'île de Lampedusa, à 200 km de la Sicile, en sont devenues les symboles. Des voyages pour l'enfer. La mort d'épuisement dans le désert pour les uns ; des naufrages sans nombre pour les autres. Des survivants affaiblis physiquement et psychologiquement. Des scènes éprouvantes pour les sauveteurs : des cadavres boulottés, pas toujours par les poissons.. « des enfants en voie de décomposition dans les cales.. une jeune dame encore vivante pesant à peine 30 kilos sous les corps en décomposition de ses compagnons de voyage.. » (« L'Immigration clandestine : un casse-tête sans fin en Italie » par Jean-Baptiste Sourou RFI

À Lampedusa, on estime à 10 000, au bas mot, le nombre de morts de ces trafics qui transforment la Méditerranée en un épouvantable cimetière. 
L'Europe fait face à un afflux massif de migrants. Les derniers chiffres fournis par Frontex, l'agence européenne de surveillance des frontières, sont impressionnants. Les entrées illégales sur le sol européen connaissent, depuis le début de l'année 2014, un pic qui n'avait même pas été atteint en 2011 lors des révolutions arabes. 
Comment cette migration dramatique, en constante augmentation, a-t-elle pu passer entre les mailles du filet de la Semaine Économique de la Méditerranée ? 
Beaucoup de migrants fuient le guerre ; d'autres sont motivés essentiellement par le travail et de meilleures conditions de vie. Les « sans-papiers » les plus « chanceux » sont pris en charge par des réseaux, qui se paieront sur la « bête » dans le pays d'accueil, aux yeux et à la barbe des autorités, pendant des années, pour se faire rembourser le coût du passage. Voyage-hébergement-travail-crédit... le tout-en-un du racket mafieux. 
Pour tous les sans-papiers, tout est difficile, les conditions de travail et d'hébergement sont souvent indignes, désastreuses et ruineuses. C'est l'exploitation silencieuse. On vit sans se faire remarquer. On courbe l'échine. On est invisible pour la plupart des administrations. Toujours la clandestinité. 
Mohamed Mourchid, l'étudiant de la « bonne maison » aixoise, envisage « une politique volontariste, ambitieuse, une ESS englobant toutes les parties prenantes Nord-Sud qui répondrait à des objectifs clairs et bien établis sur le plan économique, social ou encore culturel ». L'enjeu n'est pas mince, car l'ESS permet de « vivre et travailler au pays », dans la dignité. D'éviter les départs vers l'enfer. 
Il s'agirait d'effacer les mirages et de faire taire les sirènes du prétendu Eldorado européen. Et de rappeler quelques données. Ce à quoi vont s'atteler les intervenants.


De gauche à droite : Philippe Mabille ; Pierre Valentin ; Bruno Casalan ; Henry Marty-Gauquie ;
Radhi Meddeb ; Foued Lakhoua ; Ahmed El Karm ; Tarik Ghezali ; Fadi Halout ;
Constantin Tsakas ; André Cartapanis.
« L'emploi, guerre à venir » 

M Radhi Meddeb, président directeur général de Comete Engineering - Tunisie remet cette émigration clandestine dans le contexte économique des pays de la rive sud de la Méditerranée et, plus largement, africain... mondial. Il rappelle « que les pays méditerranéens ne sont plus simplement des pays d'émission mais des pays de réception et de transit des migrant du sud du Sud, entendez de l'Afrique subsaharienne et au-delà. »
On n'émigre pas par fantaisie mais pour un emploi qu'on ne trouve pas chez soi...
Se référant au livre « The Coming Jobs war » (titre provocateur qu'il traduit en français par «L'Emploi, guerre à venir »), il considère que « la création d'emplois constitue un défi grandissant, non seulement pour son pays, la Tunisie, mais pour le Maghreb, l'Afrique, l'Europe.. le monde entier. » 
Le président Radhi Meddeb fait référence à l'ouvrage du président Jim Clifton de la société américaine Gallup (connue en Europe pour son institut de sondages). 
Jim Clifton affirme que « les créations d'emplois et les réussites des entreprises sont plus importantes que les déficits des États, la dégradation de l'environnement ou les menaces du terrorisme mondial.. Les pays à la traîne verront leur système sociétal se disloquer.» Simple boutade ? Pas si sûr ! 

Beaucoup d'émotion à l'évocation de la souffrance de la jeunesse tunisienne 
par le président Radhi Meddeb 

Une situation économique préoccupante... « brûlante »

Le président de la Comete Engineering –Tunisie semble faire sienne cette expertise. Il décrit, chiffres à l'appui, un aspect du marché tunisien de l'emploi. Sa démonstration est édifiante. « Chaque année, 90 000 tunisiens sont primo demandeurs d'emploi. Quatre-vingt mille d'entre eux sont détenteurs d'un papier, dit diplôme de l'enseignement supérieur, et sont confrontés à une croissante insuffisante qui ne permet pas de donner un emploi à tout le monde. Avec 1 point de croissance, l'économie tunisienne ne crée pas d'emplois ; ce seuil franchi, on observe la création de 15 000 emplois environ par tranche de 1%. Dans ses bonnes années, la Tunisie fait 4,5... 5% de croissance par an. Une étude conjointe du gouvernement tunisien et la Banque Africaine de Développement datée du 12 juin 2012 montre qu'en l'absence de réformes la Tunisie ne dépassera pas le taux de 5% de croissance, nécessaire à la création de 75 000 postes. Les 10% des emplois que créerait un taux de 5%, soit 7 500 emplois, concernent les diplômés de l'enseignement supérieur. 
En résumé : chaque année, environ 90 000 primo demandeurs d'emplois.. dont 80 000 diplômés.. et seulement 7 500 emplois qui correspondent à la capacité de ces diplômés ». À en croire le spécialiste, Il y a trop de nouveaux diplômés, et l’activité économique n’arrive pas à les absorber en totalité... Alors que font les demandeurs d'emplois ? « Ils brûlent !" 
Ne voyez pas dans l'exclamation du président de la Comete Engineering une quelconque marque de cynisme ou un manque de respect à l'égard des chômeurs. Visiblement ému, comme tous ses collègues de la table ronde, il a donné la définition du verbe « brûler ». « En arabe, brûler signifie traverser illégalement les frontières ; expression équivalente à.. se rendre à Lampedusa ! Ce verbe peut aussi traduire le désir de s'immoler par le feu,comme on l'a vu en Tunisie et ailleurs, hélas !.. Il peut aussi signifier le désir de brûler le pouvoir économique, l'argent ou la croissance. »
Pour Radhi Meddeb, « ces 3 éléments qui constituent un des termes de l'alternative sont inacceptables. Ils traduisent le désespoir des jeunes en situation de précarité. Aujourd'hui le défi principal, est de créer des emplois, pas simplement pour les habitants de la rive Sud et au-delà, mais pour près de 2 milliards de personnes à travers le monde. C'est là que l'économie sociale et solidaire peut être un puissant vecteur d'inclusion des populations. 
Il partage avec le président Clifton l'idée selon laquelle la population, ses citoyens sont en droit de s'arroger le pouvoir, pas celui de la politique, mais le pouvoir de s'organiser, d'innover, de réaliser des œuvres originales, de créer de l'emploi pour eux et pour les autres »

La créations d'entreprises supposent des moyens financiers... et des « équipements ! »

Les opportunités sont multiples, selon l'orateur, mais elles supposent des moyens.. Parler de Crowdfunding (financement participatif), d'éducation par internet, de réseaux sociaux est vain dans des territoires qui ne disposent pas d'équipements informatiques ! En Tunisie 15% des familles possèdent un ordinateur (moyenne nationale), soit 1 famille sur 6.. C'est faible ! Les statistiques disent tout.. tout en masquant l'essentiel ! Les 15% du niveau national cache de grandes disparités. Pas moins d'1 famille sur 4 possède un ordinateur dans le Grand Tunis, soit un taux de possession d'un ordinateur de 25% contre 3 % dans le ventre mou du pays, les gouvernorats du Centre-Ouest de Sidi Bouzid, Siliana, Kasserine (ndr : les plus affectés par la crise en Tunisie). Cette réalité vient d'être révélée aujourd'hui par l'INS (ndr : Institut National de la Statistique). Pas plus d'1 famille sur 33 dans ces régions disposent d'un ordinateur ! » Se tournant vers le modérateur Philippe Mabille, journaliste, directeur adjoint de la rédaction et éditorialiste talentueux de « La Tribune »(journal numérique avec une édition papier hebdomadaire qui parait le samedi), Radhi Meddeb vitupère : « peut-on parler comme La Tribune le fait aujourd'hui de robotisation, d'immensité de ce qui nous attend en termes de perfection, d'innovation, de création d'emplois, de richesses en tous genres, quand se pose la question du devenir de ces jeunes qui sont nés par hasard dans ces régions-là, où le taux de possession d'un ordinateur est à peine de 3% aujourd'hui ! »
Ahmed El Karm, président directeur général de l'Amen Bank en Tunisie, prend le relai et témoigne d'une intégration réussie de migrants clandestins « arrêtés à Genève et renvoyés par les autorités suisses en Tunisie avec une aide à l'insertion. Elles ont aussi demandé aux autorités de Cathage de ne pas les punir. Avec l'aide, ils ont monté une entreprise. Elle a prospéré. Ils créent aujourd'hui des emplois pour leurs concitoyens. »
D'autres participants sont intervenus à leur suite, montrant leur intérêt pour ce sujet « brûlant ».
Il est revenu à Jean-Hervé Lorenzi et Jean-Louis Reiffers, du Cercle des Économistes et de l'Institut de la Méditerranée de faire lecture de la déclaration finale de ces 10e Rendez-Vous Economiques de la Méditerranée, en conclusion de la Semaine Economique de la Méditerranée 2014. Lien ici
On trouve un dossier très complet sur cette journée du samedi 8 novembre et de la Semaine Économique de la Méditerranée dans son intégralité sur le site Éconostrum. C'est ici

« Faire de l'ESS un des objectifs prioritaires des Objectifs du Millénaire pour le Développement »

Nous avons eu un échange de courriels avec le jeune étudiant de l'Institut des Sciences Politiques d'Aix, membre du réseau IDD. Nous lui avons demandé d'apporter des précisions sur « la politique volontariste et ambitieuse d'une ESS en priorité nationale, voire européenne, afin de coordonner les actions et les efforts, et de dégager des sources de financements. » 
Nous la publions, car nous avons le sentiment qu'elle est partagée par nombre de jeunes issus de la diversité qui se préoccupent du problème.
Selon Mohammed Mourchid, « cette politique passerait tout à d'abord par une prise de conscience de la part de nos élites. Prendre conscience que les pays méditerranéens, et plus largement l'Afrique, ne sont pas ou plus un "terrain de jeu" où on soutient un dictateur pendant 40 ans et on félicite l'opposition qui arrive au pouvoir le lendemain. 
L'ESS doit répondre à des objectifs clairs et bien établis sur le plan économique, social ou encore culturel. 
Pour le financement, il serait souhaitable que les banques coopératives, les bailleurs de fonds internationaux, le mécénat, ou encore le crowdfounding soutiennent les initiatives d'intérêt général. En aucun cas la participation de banques privées n'est envisageable, car leur seul objectif est la rentabilité. Il faudrait également renforcer les partenariats entre les associations du nord et du sud et les intégrer au sein d'un réseau pour une meilleure efficience dans l'action. Le réseau IDD est un bon exemple. 
Enfin, faire de l'ESS un des objectifs prioritaires des OMD (Objectif du Millénaire pour le Développement), en cours de négociation, pour l'après 2015. Nul n'en parle dans les médias alors qu'il s'agit là de "survie" pour les générations futures.
In fine, une des principales missions de cette politique volontariste et ambitieuse c'est de "réduire la tentation légitime des peuples du sud de rejoindre l'illusion de richesse dans les pays du nord" ». 

« Un nouveau contrat social pour la jeunesse euro-méditerranéenne » 
Comme le rappellent Jacques Lorenzi et Jean-Louis Reiffers à l'issue des 10e Rendez-Vous de la Méditerranée dans la déclaration finale : « les participants se sont mis d'accord sur la nécessité d’une vision partagée dans le cadre d’une charte pour un nouveau contrat social pour la jeunesse euro-méditerranéenne. Cette charte engagerait les acteurs publics et sensibiliserait la population aux outils et moyens de l’ESS. Elle définirait un cadre politique incluant l’ensemble de la société civile. »
La vision de la jeunesse euro-méditerranéenne qui transparait dans les propos du jeune étudiant de Sciences-Po Aix semble être en phase avec cette déclaration finale ; on ne peut que s'en réjouir. 
La vision des organisateurs prendra-t-elle en compte la migration, sujet brûlant, dans la prochaine édition de la Semaine Économique de la Méditerranée ? Philippe LEGER


1. Femise : Forum Euroméditerranéen des Instituts en Sciences Économiques.

2. Introduction : André Cartapanis, Professeur à Sciences Po Aix, Cercle des économistes
Modérateur : Philippe Mabille, La Tribune

Bruno Casalan, Responsable du développement international du réseau initiative
Ahmed El Karm, Président directeur général de l'Amen Bank en Tunisie
Tarik Ghezali, Spécialiste économie sociale et solidaire
Fadi Halout, Directeur général, National Bank of Abu Dhabi
Foued Lakhoua, Président de COTUSAL, Président de la Chambre de Commerce et d'Industrie Tuniso-Française
Henry Marty-Gauquie, Directeur général de Comete Engineering, Tunisie
Radhi Meddeb, Président directeur général de Comete Engineering, Tunisie 
Constantin Tsakas, Directeur général de l'Institut de la Méditerranée, responsable du rapport FEMISE/BEI
Pierre Valentin, Directeur général délégué du Crédit Coopératif 


1er plan, de gauche à droite : MM. Abdelkader Zoukh, Wali d'Alger (intervenant 
de la session précédente consacrée au "potentiel de l'ESS pour traiter des questions 
sociétales dans les Pays Méditerranéens" ) ; Azdine Bahou, Chef de Projet relations 
Euro Méditerranée à la Communauté Urbaine Marseille Provence Métropole. Arrière-plan : 
M Mohammed Kandriche, Association Touiza.

De droite à gauche : Mmes Ada Bazan, Coordinatrice internationale du réseau Quartiers
du Monde au Maroc (intervenante de la session précédente) ; Michèle Treg, Présidente
du Réseau Marocain d'Économie Sociale et Solidaire

Par Philippe Leger - Source de l'article Blog Mediapart

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