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mercredi 24 décembre 2014

Les reproches de l’Union européenne à l’Algérie sont-ils fondés ?

mekideche2L’Union européenne reproche à l’Algérie la gestion opaque de son économie, le non-respect de ses engagements dans le cadre de l’accord d’association, les subventions qu’elle accorde aux entreprises et la règle 49/51… L’économiste et vice-président du Conseil économique et social (Cnes), Mustapha Mekideche, répond, point par point, aux diplomates de Bruxelles.


L’Union Européenne a déclaré que la règle 49/51 empêchera l’Algérie d’adhérer à l’OMC, est-ce vrai ?

Ce n’est pas à eux de le dire. Ce n’est pas à l’Union européenne d’évaluer la règle 49/51, une disposition prise en toute souveraineté par l’Algérie. Qu’ils parlent de l’accord d’association avec l’UE et des engagements qui ne sont pas tenus en matière d’investissements, ça ce serait intéressant. On peut leur retourner le problème. En vérité, l’UE a comme stratégie des marchés captifs. Tant que l’Algérie n’adhère pas à l’OMC, l’UE a un avantage par rapport aux autres zones économiques telles que l’Asie, notamment la Chine et les États-Unis. Voilà la réalité des choses.

C’est pour ça que, pour ma part, j’estime que l’adhésion à l’OMC serait une bonne chose pour l’Algérie. Pour deux raisons. D’abord cela nous permettra de protéger davantage nos importations, parce qu’on importe tout et n’importe quoi, surtout des produits qui ne sont pas aux normes. Or, lorsque vous êtes membre de l’OMC, vous pouvez vous retourner contre vos fournisseurs. Le deuxième point est qu’on met au même niveau toutes les zones avec lesquelles on a des échanges économiques. On ne donne pas à l’Europe un avantage particulier par le fait que nous sommes dans leur zone de libre-échange.

Donc pour vous, la règle des 49/51 ne va pas empêcher l’Algérie d’adhérer à l’OMC ?

Je ne pense pas, et cette déclaration venant de l’UE cela me parait problématique. Je ne vois pas pourquoi ils passent par l’OMC pour dire que c’est une disposition qui empêcherait l’adhésion. Cela dépendra des négociations. Ce qu’il faut noter c’est que l’UE ne nous a pas beaucoup aidés pour accéder à l’OMC.

L’argument utilisé par le gouvernement algérien pour justifier la règle des 49/51 est le besoin de planifier l’économie nationale. Est-ce un argument valable, selon vous ?

Les pays sont souverains. Imaginez, si demain l’UE dit aussi : « Vous ouvrez votre régime des changes aux mouvements des capitaux », la catastrophe dans laquelle on se retrouverait ! Il y a des pays qui utilisent cette formule du 49/51, d’autres utilisent d’autres modules. Cela relève de la souveraineté des États.

L’UE dit que notre système bancaire est archaïque, êtes-vous d’accord ?

Là, ils ont raison. Notre système bancaire n’est pas responsabilisé dans la gestion des devises, c’est complètement archaïque. Je vais vous donner un exemple. Un opérateur algérien, comme par exemple un importateur, ramène un montant M en dinars pour faire une opération commerciale à l’extérieur, et bien la banque le lui donne ! Il n’y a aucune limite. Résultat des courses, on se retrouve avec 65 milliards d’importations de tout et n’importe quoi. C’est pour ça que j’estime que la Banque d’Algérie s’est réveillée un peu tard en disant aux banques qu’elles n’ont le droit d’accorder des devises qu’à hauteur de N fois leurs fonds propres. Cela les responsabilise. Jusqu’à présent, on avait un système bancaire complètement déconnecté par rapport à la gestion de leurs devises, et cela n’existe nulle part au monde.

Et quand vous savez, soyons sérieux, que le chèque n’est pas la norme dans les transactions commerciales… Il ne faut pas rigoler. Je ne veux même pas parler des paiements par cartes de crédit, depuis le temps qu’on parle de cartes de crédits. Allez payer par carte de crédit chez les commerçants, même les supermarchés. Ils n’acceptent pas. Tout le monde exige du cash. C’est vraiment obsolète et c’est un vrai problème.

L’UE a déclaré que l’Algérie ne respecte pas les règles de transparence dans l’attribution des marchés publics, est-ce vrai ?

En principe, il y a des règles d’attribution. Il faut lire entre les lignes des déclarations de ces institutions internationales parce qu’elles sont porteuses d’intérêts spécifiques. Je suppose qu’ils disent qu’il y a peut-être la volonté de l’Algérie de faire une substitution à l’importation et de favoriser ses opérateurs nationaux. S’ils parlent de ça, c’est une politique qui est faite précisément pour réindustrialiser le pays. On ne peut pas nous imposer un schéma néolibéral tel que les Européens le conçoivent alors que, chez eux, ils reviennent à la protection nationale.

Il faut contextualiser ces évaluations, le regard et les discours qu’ils portent sur notre pays. J’ai l’impression que, chez nous, il n’y a pas cette vigilance méthodologique qui fait que lorsqu’une institution internationale ou régionale telle que l’UE s’exprime, c’est par rapport à ses intérêts et à sa vision des choses. Cela ne correspond pas toujours aux intérêts nationaux des autres pays, l’Algérie en particulier.

L’UE dit que l’Algérie ne respecte pas toujours ses engagements dans le cadre de l’accord d’association Algérie – UE. Est-ce vrai ?

Il y a des instruments de suivi de cet accord, ils n’ont qu’à l’exprimer dans le cadre des réunions régulières. On a pu obtenir un report à 2020 du démantèlement complet des barrières douanières pour des raisons d’industrie naissante car on veut protéger notre production nationale. On a eu par exemple des contraintes et des obstacles à notre industrie des engrais par l’UE. Il faut faire des lectures flexibles de l’accord.

L’UE trouve anormale que l’Algérie subventionne toutes les entreprises…

L’UE ferait mieux de s’intéresser à sa politique agricole commune qui subventionne tout et n’importe quoi dans son agriculture. Les subventions permettent aux entreprises, privées et publiques, de faire en sorte que l’entreprise algérienne puisse être l’outil de réindustrialisation du pays.

La vérité derrière est que la réindustrialisation de l’Algérie va retirer des parts de marché à un certain nombre de grandes zones économiques, notamment l’UE. Cela l’inquiète que l’Algérie ait des entreprises fortes. Qu’on ne vienne pas sortir ces arguments. Moi, je voudrais bien qu’on puisse comparer l’appui qui est apporté par des soutiens publics à l’agriculture algérienne à celui qui est apporté par l’Union européenne à ses différents pays en matière d’agriculture. Il ne faut pas noircir le trait, ce n’est positif ni pour eux ni pour nous.

Par Yacine Babouche - Source de l'article TSA

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