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mercredi 24 décembre 2014

« Que l’Europe garantisse les emprunts  de la Tunisie  ! »


Alors que la Tunisie achève avec succès sa transition politique, l’Europe saura-t-elle l’aider à réussir sa transition économique ? Parmi les gestes attendus par la Tunisie : la garantie des emprunts et la conversion de la dette en investissements.

Entretien exclusif pour la Tribune

Chedly Ayari, gouverneur de la Banque centrale de Tunisie
Chedly Ayari, gouverneur de la Banque centrale de Tunisie

La Tribune - Monsieur le Gouverneur, la Tunisie a réussi, début décembre, une émission de bons du Trésor sur le marché local qui a été couverte à plus d'une fois et demie, dans la journée. Un signe que la confiance revient ?

Chedly Ayari - L'émission de bons du Trésor du 2 décembre visait 300 millions de dinars, et en fin de journée, nous avions dépassé les 500 millions de dinars. Le Trésor public a décidé d'en accepter 400 millions. C'est bien sûr un signe que la confiance revient, mais ce n'est pas le seul, ni le premier.

Quels autres signes évoquez-vous ?

Cette année, nous avons levé deux emprunts obligataires, l'un à Tokyo de 50 milliards de yens, soit environ 825 millions de dinars, l'autre à New York, de 500 millions de dollars. Il n'y a pas longtemps, nous avons levé un emprunt national. Prévu à 500 millions de dinars, il s'est bouclé à 1 milliard de dinars [environ 437 m € millions d'euros, ndlr]. Et puis, la Bourse tunisienne est repartie en force. Au niveau bancaire, on observe une remontée des dépôts.

Vos partenaires internationaux vous ont-ils soutenu ?

Durant trois années, nous n'avons pas pu mobiliser toute l'aide nécessaire pour financer notre transition politique et économique dans les meilleures conditions. Toutefois, nous devons reconnaître qu'un certain nombre de soutiens financiers nous ont permis de faire face aux exigences de développement. Outre nos partenaires multilatéraux, en premier lieu le FMI et la Banque mondiale, j'ai cité les emprunts levés cette année à New York et à Tokyo, avec les garanties américaine et japonaise. Maintenant, le retour de la Tunisie sur le marché est devenu une réalité. Ainsi, nous envisageons une émission obligataire sur le marché international, avec une finalisation en janvier 2015.

Pensez-vous que le succès de la transition démocratique permettra d'attirer plus d'investisseurs étrangers ?

Je pense que nous aurons un nouveau gouvernement en janvier 2015 ; il sera le premier de notre histoire à être issu d'élections démocratiques. Et la nouvelle législature issue des élections d'octobre est prévue pour durer cinq ans. D'autres éléments contribueront, sans doute, à stimuler l'investissement étranger : l'amélioration de l'aspect sécuritaire, la stabilité du climat social et l'amendement du code des investissements, sur lequel nous progressons et surtout la capacité de rebondissement de l'économie tunisienne, après avoir montré jusqu'ici une forte résilience aux divers chocs internes et externes auxquels elle a dû faire face durant la période de transition démocratique.

Quels sont les atouts de la Tunisie à l'international, selon vous ?

Nous sommes à une heure d'avion de l'Europe, nous disposons d'infrastructures et d'un écosystème de TIC qui est le meilleur de la région. C'est d'autant plus important que l'informatique est appelée à essaimer dans tous les secteurs d'activité.

Nous disposons, là, d'un atout majeur pour coproduire avec l'Europe, en partageant la chaîne de valeur, comme le montre bien, d'ailleurs, le succès rapide de l'Alliance numérique franco-tunisienne [lire page 25, ndlr]. C'est tout autre chose que la sous-traitance - un modèle peu efficient et obsolète - dans laquelle nous avons été trop longtemps confinés. D'autre part, nos voisins immédiats, l'Algérie et la Libye, présentent un potentiel énorme de coopération régionale, avec des perspectives prometteuses pour nos entreprises et pour nos cadres, surtout lorsque viendra la phase de reconstruction en Libye, que nous espérons dans un avenir le plus proche possible. Par ailleurs, la Tunisie pourrait s'ériger en véritable plate-forme entre le nord et le sud de la Méditerranée. De plus, sa position géographique à la porte de l'Afrique lui confère d'énormes atouts en termes de proximité et de diversité. Enfin, la Tunisie a une population jeune, éduquée et imprégnée de trois mille ans d'histoire : c'est un potentiel énorme en termes de ressources humaines.

En attendant, l'afflux massif de réfugiés libyens - plus de 1 million pour une population tunisienne de 11 millions - vous cause de réels soucis...

Le nombre de réfugiés libyens est estimé autour de 1,2 million, c'est important au regard de notre population, compte tenu de la demande supplémentaire sur les biens et services qui en résulte. Cela ne va pas sans poser de sérieux problèmes sur l'équilibre du marché des biens et services et sans avoir des répercussions négatives sur la conduite de la politique monétaire et budgétaire.

Dans l'entretien qu'il nous a accordé, le Premier ministre évoque un calendrier des réformes que le gouvernement sortant a ébauché pour son successeur. Quelles réformes vous semblent les plus importantes ?

Beaucoup de projets de réformes sont déjà à des stades avancés de finalisation, et pourront donc être rapidement examinés par le futur gouvernement et être soumis à l'Assemblée des représentants du peuple, élue le 26 octobre. Ils portent sur l'introduction du partenariat public-privé, la recapitalisation des banques publiques, le traitement des dettes, notamment du secteur touristique, la réforme fiscale, ou encore la loi sur la concurrence, celle sur le régime des faillites, celle du code des investissements... et bien d'autres réformes encore.

Pensez-vous que le prochain gouvernement aura à cœur de mettre en œuvre ce train de réformes ?

Je le crois, car les deux partis majoritaires à l'Assemblée sont réformistes et favorables au renforcement du rôle du secteur privé et d'un partenariat fructueux entre les secteurs privé et public, tout en étant acquis à l'économie de marché et à la coopération internationale. Et pour la première fois, un gouvernement tunisien disposera d'une vision à moyen terme, car l'Institut de la Méditerranée de Tunisie [fondé en avril 2014, initiative commune de la Banque centrale de Tunisie et de l'Institut de la Méditerranée de Marseille, ndlr], que j'ai l'honneur de présider, lui remettra, vers la fin décembre, un rapport prospectif sur la Tunisie à l'horizon 2020. C'est une première !

Que préconisez-vous dans ce rapport ?

Vous voudrez bien m'excuser si je ne puis vous répondre, c'est évidemment à notre gouvernement que nous adresserons la primeur de nos travaux.

Que peut faire l'Europe pour aider la Tunisie nouvelle ?

Comme je vous l'ai dit, nous n'avons pas été suffisamment appuyés durant trois ans, contrairement à ce qui nous a été promis lors du G20 de juin 2011. L'Union européenne a été largement en deçà de ce que nous espérions. Si la Tunisie devait absolument être « sauvée », cela aurait dû se traduire par plus de volontarisme de la part de l'Europe, notre premier partenaire.

Alors... quels messages d'appui l'Europe devrait-elle vous adresser ?

Que l'on fasse preuve de plus d'engagement pour aider la Tunisie à renforcer sa position financière extérieure, à travers, par exemple, la conversion en investissement d'une partie de la dette dont l'encours, à fin 2014, s'élèverait à environ 3 150 Mds DT [environ 1,368 milliard d'euros], soit près de 14 % de l'ensemble de la dette extérieure de l'État. Ce serait un geste fort ! Que l'Europe nous permette de mobiliser nos besoins en ressources extérieures sur le marché financier international en garantissant nos futurs emprunts, comme l'ont déjà fait les Japonais et les Américains. Vous savez, une prime d'assurance de garantie, cela ne coûte pas grand-chose. Et même rien, dans notre cas, car depuis soixante ans, jamais la Tunisie n'a demandé un seul jour de moratoire sur le paiement d'une dette !

Propos recueillis par Alfred Mignot - Source de l'article La Tribune

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Le texte de cet entretien, réalisé le 3 décembre 2014 à Tunis, a été publié pour la première fois in La Tribune hebdo n°113, datée du 19 décembre 2014

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