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dimanche 3 juillet 2016

Pourquoi le Brexit va précipiter l’Algérie dans la crise

L’Algérie pourrait payer, une fois de plus, sa dépendance aux hydrocarbures. En plongeant l’économie mondiale dans une nouvelle récession, le Brexit freinera indirectement la demande sur les matières énergétiques dont le pétrole.

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L’Algérie est le premier partenaire commercial
du Royaume-Uni dans la région
«Le Brexit ? J’en vois déjà les conséquences. J’ai payé mon billet d’avion plus cher, car la livre a perdu de sa valeur.» Johanna, une Anglaise installée à Alger depuis quelques semaines, ne s’est toujours pas remise des résultats du référendum qui ont donné 51,9% des voix favorables à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. «L’extrême droite, pour que les gens votent en faveur du Brexit, disait : ‘‘ Rendez-nous notre pays’’. Moi, j’ai l’impression que depuis vendredi, on m’a pris le mien.»

Ce sentiment de désarroi est pour Naomi partagée par «la majorité de la communauté britannique en Algérie», dont elle fait partir depuis plus de quarante ans. «La plupart d’entre eux sont chagrinés. Si le Brexit n’a pas de conséquence directe pour nous ici, je me demande comment cela va se traduire dans l’Union européenne où je voyage souvent, en particulier en France.»

De l’avis de diplomates européens en poste à Alger, qui ignorent par ailleurs ce que vont devenir les Britanniques qui travaillent pour l’UE dans le monde, il est encore trop tôt pour savoir quelles seront les conséquences du Brexit. L’Union européenne et le Royaume-Uni ont entamé de difficiles discussions sur leur nouvelle relation économique, avec notamment en suspens la question de l’accès britannique au marché unique européen. Le moment précis où Londres activera la clause de sortie de l’UE reste par ailleurs inconnu. «Tout va être bloqué pendant au moins deux ans», analyse un chef d’entreprise algérien. «L’Algérie, elle, devra renégocier les accords douaniers avec le Royaume-Uni.

D’un côté, elle sera forcément un peu perdante, car les taxes seront plus élevées qu’avec l’Union européenne. De l’autre, cette augmentation sera compensée par la dévaluation de la livre.» Mais comme le volume des échanges commerciaux entre le Royaume-Uni et l’Algérie ne représente pas grand-chose –malgré une hausse entre 2011 et 2014, les échanges se chiffrent à 6,9 milliards de dollars et 98% des exportations de l’Algérie sont constituées d’hydrocarbures– la renégociation des accords ne devrait pas beaucoup peser dans la balance.

FMI

C’est à une échelle plus macroéconomique que l’onde du séisme sera ressentie en Algérie. Comment ? Le Brexit va affecter l’économie européenne qui entraînera forcément l’économie mondiale dans une nouvelle récession. Or, comme le rappelle Omar Berkouk, expert en investissements, «si le Brexit affecte la Chine, alors l’Algérie sera aussi touchée, car nous ne vendons qu’une seule commodity, le pétrole, qui dépend de la croissance mondiale». Les professionnels de la finance sont à peu près tous d’accord sur le scénario à venir : une nouvelle crise financière par explosion de la bulle de crédit, une instabilité sur les marchés financiers, dont celui des actions, et un retour à une situation comparable à celle de 2008.

«La situation économique mondiale actuelle est même plus critique qu’en 2008», précise Kamal Benkoussa, ancien financier et partenaire dans un hedge fund américain à Londres, «car le taux d’endettement cumulé au niveau mondial en pourcentage de PIB (produit intérieur but) culmine à un niveau affolant de 350%». De manière schématique, le ralentissement des activités n’aidera pas la demande mondiale en matières premières à repartir à la hausse. «Sur une économie comme la nôtre, dans son modèle actuel, l’impact de l’instabilité politique et économique sera énorme», signale Kamal Benkoussa.

«C’est un scénario vénézuélien (inflation, pénuries, dévaluation de la monnaie) qui nous attend. On en parlait déjà avant le vote, mais là, le Brexit va accélérer la trajectoire dans laquelle s’est engagée l’Algérie et enfoncer le pays dans une crise majeure sans précédant.» La déclaration, hier, du porte-parole du FMI, selon laquelle «le Brexit constitue le principal risque qui pèse sur l’économie mondiale», va dans ce sens.

Cœur

Un conseiller financier nuance : «L’impact sur le pétrole, indexé sur le brent (baril de référence en Europe) un benchmark anglais qui suit en partie l’économie anglaise, sera toutefois mineur. On le voit, après le vote, son cours était au plus bas depuis 7 semaines, mais cette chute ne sera pas significative.»

Cependant Kamal Benkoussa insiste : ce n’est pas tant la chute des cours qui compte que «l’extension de la durée de la crise. Il faut compter trois à cinq ans de traversée du désert avant un hypothétique retour à la croissance. Le Brexit a balayé tous les discours optimistes sur la sortie de crise de l’Europe. L’instabilité politique et économique de l’Europe aura des conséquences directes sur l’économie mondiale et nous sommes encore loin d’en mesurer les impacts à long terme».

Les incertitudes liées au Brexit font en tout cas déjà paniquer le milieu bancaire. «Et pour cause ! explique Omar Berkouk, La City est aujourd’hui le cœur de la finance mondiale. Tout passe par elle. Une entreprise qui souhaite lever des fonds internationaux vient à Londres. Les emprunts russes sont cotés à Londres. Quand une entreprise américaine veut entrer sur le marché européen, elle passe par La City.

Or les banques installées à Londres n’auront plus le passeport pour faire de la finance pour l’Europe et au nom de l’Europe.» Même si les négociations entre Londres et Bruxelles, pour savoir ce qu’il adviendra des chambres de compensation, c’est-à-dire les organismes garantissant le paiement des transactions financières en euros, ne sont pas terminées, Kamal Benkoussa prédit que «les activités bancaires seront reshiftées vers Francfort pour que l’Europe reprenne la main sur ses marchés financiers».

Gaz

Hier, François Hollande a été très clair sur cette question : «Il n’y a aucune raison pour l’Europe, et encore moins pour la zone euro, de permettre à un pays qui n’est plus membre de l’Union et qui n’a jamais été membre de la zone euro, de continuer à faire des opérations en euros. Ce que je souhaite, c’est que les places financières européennes se préparent pour assurer un certain nombre d’opérations qui ne pourraient plus se faire à terme au Royaume-Uni.» En théorie, l’Algérie pourrait pourtant tirer profit de cette crise. «En profitant de la crise financière qui se profile», suggère Kamal Benkoussa.

«Via des mécanismes financiers, elle pourrait utiliser un certain montant de ses réserves pour les investir à l’international dans l’acquisition de savoir-faire. Malheureusement, on sait qu’elle ne fera rien de tout cela et que l’absence de vision dans une stratégie jusqu’au-boutiste mènera inéluctablement le pays vers le chaos aussi bien économique que social. L’Algérie a plus que jamais besoin d’hommes d’Etat capables de courage politique et de vision économique pour l’instauration d’un nouveau mode de gouvernance.»

Par Mélanie Matarese - Source de l'article El Watan

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