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mardi 12 février 2013

Désastre aux portes de l’Europe


La perspective de Michel TOUMA
La ville de Barcelone a accueilli en novembre 1995 une conférence, d’une importance géopolitique indéniable, regroupant les membres de l’Union européenne ainsi que douze pays du sud de la Méditerranée : l’Algérie, Chypre, l’Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, Malte, le Maroc, la Syrie, la Tunisie, la Turquie et l’Autorité palestinienne. Cette conférence s’est clôturée par la publication de ce qui sera connu, depuis, sous le nom de « Déclaration de Barcelone ».
Ce document a jeté les bases d’un partenariat euro-méditerranéen appelé à aborder, pour la première fois, les aspects, non pas uniquement politiques, mais également économiques, sociaux, humains, culturels ainsi que les problèmes de sécurité commune au niveau des relations entre les deux rives de la Méditerranée. L’objectif fixé était de stimuler l’émergence d’un « espace de paix et de stabilité » dans le bassin méditerranéen.

En clair, l’idée sous-jacente à ce partenariat euro-méditerranéen était ambitieuse, mais simple : le développement socio-économique dans les pays du sud est vital, d’un point de vue stratégique, pour la sécurité de l’UE, car tout climat d’instabilité chronique sur la rive méridionale se répercute négativement sur les pays de la rive nord et entraîne, de surcroît, un accroissement du flux d’émigrés, souvent clandestins, ce qui ne peut qu’accentuer les causes d’insécurité, et donc d’instabilité, au cœur de l’UE. Le sous-développement est en effet le vivier des courants extrémistes et une source d’obscurantisme qui ne peuvent que déborder, largement, sur le nord.

Il s’agit là d’une logique évidente et élémentaire... Mais qui paraît reléguée aux oubliettes ou occultée par certains grands décideurs internationaux. Telle est, du moins, l’impression qui se dégage de l’attitude adoptée par plus d’une puissance étrangère à l’égard des développements en cours dans certains pays touchés par le printemps arabe. C’est le cas, plus particulièrement, de la Syrie.

Jusqu’à preuve du contraire – et dans l’espoir que le second mandat Obama marque un changement de cap sur ce plan –, l’administration américaine a adopté, pour l’essentiel, une politique de « laisser-faire – laisser-aller » concernant le soulèvement syrien.

Sous prétexte d’éviter qu’un arsenal militaire sophistiqué ne tombe entre les mains de miliciens fondamentalistes, Washington a systématiquement fait obstruction à la livraison d’armes de défense qualitative, en l’occurrence des missiles antiaériens et antichars, à la rébellion syrienne, assurant ainsi une supériorité implacable au régime de Bachar el-Assad. Un régime qui ne cesse de tendre, de manière asymptotique, vers les hauts sommets de la sauvagerie sanguinaire et qui ne lésine sur absolument aucun moyen meurtrier pour écraser la population sous les bombes de son aviation, les obus de son artillerie lourde et (invention baassiste) les tonneaux piégés bourrés d’explosifs largués par avion au-dessus des villages.
Et cerise sur le gâteau, dans le cadre de cette stratégie cynique de « laisser-faire – laisser-aller », l’administration Obama a fait la sourde oreille en décembre dernier face à un récent rapport du consul américain à Istanbul faisant état de l’utilisation d’armes chimiques par l’armée d’Assad.

Sous prétexte de ne pas vouloir avantager les courants islamistes radicaux, Washington ne fait en définitive qu’aboutir au résultat contraire, du fait de sa politique d’attentisme, à savoir renforcer de plus en plus non pas les Frères musulmans syriens, mais carrément les jihadistes extrémistes qui gagnent du terrain et tirent profit du lâchage de la rébellion par certains des adversaires publics et « officiels » du pouvoir syrien. Cela est devenu une lapalissade, reconnue par tous les milieux et observateurs avertis : plus le conflit syrien se prolonge, et plus les courants radicaux s’enracinent profondément sur le terrain au détriment des factions libérales de l’opposition.

Dans un tel contexte, et si la ligne de conduite occidentale, plus précisément américaine, n’évolue pas, Bachar el-Assad aura tout le loisir de jouer, une fois de plus, sur le facteur temps, dans l’espoir d’un retournement de la conjoncture régionale et/ou internationale, ce qui lui permettrait – du moins, tel est son désir le plus fou – de redresser la situation à son profit au plan politique et sur le terrain. Le pouvoir baassiste (père et fils) n’est-il pas passé maître dans l’art de gagner du temps et d’attendre que la tempête qui risque de l’emporter s’estompe, dans l’espoir de jours meilleurs ?

Jusqu’au soulèvement enclenché en mars 2011, le régime Assad réussissait à gagner son pari sur ce plan. Parviendra-t-il à réitérer, une fois de plus, sa manœuvre dans le contexte présent? Rien n’est moins sûr, surtout si, comme l’affirment nombre d’analystes depuis quelques jours, l’administration Obama se décide enfin, à la faveur du second mandat qui a débuté hier, à traduire par des actes concrets ses prises de position théoriques appelant à la chute du régime de Bachar el-Assad. Dans le cas contraire, c’est toute la région, et notamment les voisins limitrophes de la Syrie, qui sera plongée dans une situation d’instabilité chronique et de troubles persistants. Car si le tyran de Damas parvient à se maintenir, uniquement, contre vents et marées, ne fût-ce que dans une partie de la capitale et dans le pays alaouite, sans même gouverner réellement la Syrie ou étendre à nouveau son autorité à l’ensemble du territoire, il aura pratiquement remporté la partie et il conservera ainsi sa capacité de nuisance, fort de l’appui inconditionnel du président Poutine et des mollahs de Téhéran.

Si la nouvelle administration Obama permet qu’un tel scénario catastrophe se réalise réellement, en continuant d’épargner Bachar el-Assad, elle aura joué alors la carte de l’instabilité sur la rive sud de la Méditerranée, ce que l’UE a cherché précisément à combattre en mettant sur les rails le partenariat euro-méditerranéen de Barcelone. Et du même coup, elle aura maintenu un catalyseur, ou un abcès de fixation, irano-syrien, entraînant inéluctablement le printemps arabe sur la voie d’autocraties d’un genre nouveau... Au détriment des alliés régionaux de l’Occident, et, surtout, de la sécurité sur la rive nord de la Méditerranée.
Source de l’article l’Orient le Jour

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