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mercredi 9 novembre 2016

Au Liban, l’accord de libre-échange avec l’UE fait de plus en plus grincer des dents

La visite d'une délégation européenne cette semaine intervient dans un contexte de scepticisme croissant autour des retombées de cet accord, signé en 2003, sur les exportations libanaises.


Le Liban accueille cette semaine une délégation de la direction générale du commerce de la Commission européenne à l'occasion de sa visite annuelle consacrée aux échanges commerciaux entre l'Union européenne (UE) et le Liban. C'est dans ce cadre qu'a notamment été tenu, hier à l'hôtel Radisson Blu, un atelier de travail à destination des entreprises libanaises intitulé « Comment exporter votre produit vers l'UE », afin de les informer des « procédures et des règles à suivre pour exporter leurs biens vers l'Europe », d'après un communiqué.

Une thématique centrale dans un contexte de scepticisme local croissant sur les retombées pour le commerce libanais de l'accord de libre-échange ratifié en 2003. Cet accord s'est traduit par la suppression progressive des droits de douane et autres taxes aux effets similaires sur les importations européennes à destination du Liban et vice-versa.


Selon le site de l'UE, « l'accord permet au Liban de bénéficier d'un accès spécial au large marché unique européen. L'ouverture du marché libanais facilitera également la modernisation économique du pays. En outre, ce partenariat offre des opportunités commerciales et d'emploi pour les jeunes, et permet de renforcer la position du Liban en tant que centre financier de premier plan au Moyen-Orient ». La délégation de l'UE au Liban n'était pas en mesure de répondre aux questions de L'Orient-Le Jour cette semaine.

Creusement du déficit

Mais côté libanais, l'enthousiasme semble s'estomper. La chef de la délégation de l'UE au Liban, l'ambassadrice Christina Lassen, a rencontré hier le ministre démissionnaire de l'Économie, Alain Hakim, et mardi le ministre de l'Industrie Hussein Hajj Hassan, avec d'autres professionnels. À cette occasion, M. Hajj Hassan a remis un rapport d'évaluation de l'accord à Mme Lassen, accompagnée par la délégation de Bruxelles, proposant notamment des pistes pour corriger le creusement du déficit commercial entre le Liban et son principal partenaire. « Nous espérions que l'accord permettrait de renforcer nos exportations vers l'UE. Mais ça ne s'est pas passé comme prévu », a déclaré M. Hajj Hassan.

De fait, si les échanges commerciaux cumulés entre le Liban et les pays membres de l'UE ont plus que doublé depuis l'accord, pour atteindre 7,9 milliards de dollars en 2015 – en incluant ceux avec la Croatie, qui a intégré l'UE en 2013, et hors commerce de lingots d'or – selon les douanes libanaises, leur part dans les échanges commerciaux globaux du pays du Cèdre est restée stable. Surtout, les exportations libanaises ont augmenté sensiblement moins vite sur la période que les importations de produits européens. Résultat : le déficit commercial avec l'UE a augmenté de 133 %, à 7,2 milliards de dollars en 2015.

Lors d'un entretien avec L'Orient-Le Jour début octobre, M. Hajj Hassan avait expliqué que l'industrie libanaise n'a pas les moyens pour concurrencer des poids lourds économiques comme l'Europe. « Notre industrie souffre de coûts élevés, tant au niveau du prix du terrain qu'au niveau de l'énergie, de l'électricité, des produits pétroliers et de la main-d'œuvre. » Selon lui, l'accord de libre-échange a signé l'arrêt de mort de nombreux secteurs, comme celui de l'ameublement. « En 1996, il y avait 10 000 usines, et aujourd'hui, moins de 2 000. »
« Il faudrait davantage aider l'exportation des PME, qui sont les plus aptes à créer des emplois », plaide le président de l'Association des industriels libanais, Fadi Gemayel. Pour faciliter leur accès au marché européen, l'UE a présenté hier lors de son atelier de travail un service d'assistance Internet aux entreprises, le « export helpdesk ».Ce dernier inclut « les réglementations tarifaires, les obligations, les régimes préférentiels, les quotas et les statistiques concernant les importations des partenaires de l'UE ».

Si L'Orient-Le Jour n'a pu consulter le rapport remis par M. Hajj Hassan, une source présente lors de la réunion de mardi indique qu'il détaille certains produits libanais dont l'importation devrait être facilitée, dont « les médicaments, les produits laitiers, les vêtements, les noix, les épices... » Des produits qui, dans certains cas, se heurtent à des barrières administratives ou réglementaires. « La question du certificat d'origine est problématique : l'UE nous dit par exemple qu'il ne peut pas être appliqué aux noix exportées par le Liban car elles ne sont pas originaires d'ici. Mais dans ce cas, comment est-ce que l'UE peut justifier d'exporter des
tee-shirts en coton qui ne sont pas produits là-bas avec un label "Made in the EU ?" », s'interroge la source précitée. Autre exemple, selon un industriel, les producteurs laitiers libanais qui travaillent en conformité avec les normes européennes ne peuvent pas toujours y exporter leurs produits. « Il nous faudrait des dérogations ou des privilèges que certains pays méditerranéens ont obtenus, comme par exemple la Tunisie », souligne-t-il.

« Il existe des obstacles au commerce avec le Liban », avait concédé mardi Mme Lassen, citée par l'Ani. Pour aider à les lever, la chargée des affaires commerciales et économiques de la délégation de l'UE au Liban Virginie Cossoul a annoncé hier lors de l'atelier de travail un nouveau programme d'aide au secteur privé de 15 millions d'euros pour améliorer la qualité des produits libanais.

Réintroduire des droits de douane ?

Pour Alain Hakim, les barrières réglementaires ne sont toutefois pas toujours justifiées. « Affirmer que l'emballage ou la qualité de nos produits ne seraient pas conformes aux standards internationaux est une manière de ne pas ouvrir complètement le marché européen à la concurrence », affirme-t-il à L'Orient-Le Jour. Selon lui, le Liban devrait se concentrer sur l'exportation de produits transformés qui pourraient intéresser les Européens. « Par exemple, la labné n'existe pas en Europe. Un plan économique clair et précis au niveau industriel et agricole doit être mis en place afin d'encourager la production locale de produits transformés, comme le vinaigre ou la compote de pommes. »

Mais certains veulent aller bien plus loin, quitte à briser certains tabous... « La meilleure solution serait de réintroduire certaines barrières douanières, une procédure que le Liban peut justifier en temps de crise. D'autant que le marché libanais est petit et ne rapporte pas grand-chose à l'Europe », plaide un économiste. Une mesure que le texte de l'accord permet sous certaines conditions : « Des mesures exceptionnelles peuvent être prises par le Liban sous la forme d'une augmentation ou de la réintroduction des taxes douanières. Ces mesures peuvent seulement concerner des industries naissantes ou des secteurs faisant face à des difficultés particulières, surtout lorsque ces difficultés entraînent des problèmes sociaux majeurs. »

Par Sunniva Rose - Source de l'article l'Orient le Jour

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