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dimanche 4 décembre 2016

Julien Loiseau. Historien médiéviste - «Le conflit en Méditerranée n’empêche pas les échanges»

Julien Loiseau. Historien médiéviste
L’islam a décentré la Méditerranée. La mer intérieure est devenue, comme vous le présentez dans votre conférence, une frontière…

L’islam a déplacé le centre du monde vers l’Irak. A partir du moment où le monde se trouve centré durablement à Baghdad, la Méditerranée, aussi importante soit-elle par ses héritages, devient périphérique et frontière. Et puis il y a aussi un fait militaire très important : les conquêtes islamiques, arabes puis arabo-berbères n’ont pas entièrement atteint le pourtour méditerranéen, environ les deux tiers du pourtour passent sous domination islamique et un tiers lui échappe. Il y a donc une frontière au sens militaire parce qu’il y a en face des puissances chrétiennes avec lesquelles une situation de guerre plus au moins permanente et intense s’établit durant plusieurs siècles.

- Cette situation n’exclut pas les échanges avec l’Europe chrétienne qui s’est pas retrouvée du fait de la conquête islamique dans la situation d’autarcie, comme le suggère l’historien médiéviste belge Henri Pirenne, que vous citez...

Henri Pirenne a raison, puisque l’Europe était beaucoup moins connectée au reste du monde qu’elle ne l’a été du temps des romains, ou qu’elle ne le redeviendra qu' aux XIIe et XIIIe siècles, en particulier l’Italie, qui va se reconnecter à la Méditerranée. Mais effectivement, la situation de frontière n’empêche pas les échanges. Précisément, d’un point de vue commercial, qu’est-ce qui renchérit un produit ? C’est parce qu’on doit lui faire traverser une frontière et lui changer d’univers.

Le commerce est d’autant plus important et valorisant qu’il y a une frontière à traverser. Je pense qu’on a toujours un imaginaire de la frontière comme une sorte de clôture. Pour les sociétés prémodernes, la frontière est un espace qu’on traverse. Et parce qu’elle n’est pas facile à traverser pour des raisons géographiques, culturelles ou militaires, les produits échangés sont renchéris. Donc, la frontière est un effet d’accélérateur.

- Y a-t-il eu une conscience de cette séparation chez les habitants de Dar Al Islam (Demeure de l’islam)?

Du côté islamique, il y a une claire conscience que l’islam occupe le centre du monde aussi bien du point de vue économique que de la représentation de l’espace qui se déploie à travers de grands géographes, comme El Muqqadassi, Ibn Hawqal et puis plus tard El Idrissi. En Occident, c’est plus compliqué, parce que d’abord, on n’a pas beaucoup d’éléments qui nous permettent de parler de cette histoire-là, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a un rapport à la fois de crainte et de fascination qui se met en place.

On craint l’adversaire et on est fasciné par la haute civilisation de l’Orient avec ses objets d’art, etc. La relation s’inverse un peu plus tard à partir du moment où l’Europe occidentale et surtout les cités italiennes au XIIe siècle, comme Gênes et Venise, deviennent beaucoup plus actives. Ce sont des marchands européens qu’on retrouve dans les ports du pays d’islam, à Tunis, Bougie, etc. Et là, le rapport s’inverse dans la mesure où les Européens prennent une part beaucoup plus active dans le commerce méditerranéen.

- Parmi les «marchandises» échangées figurent les esclaves soldats. C’est une figure à laquelle vous vous intéressez dans vos recherches. Les mamelouks (possédés en arabe) sont importés des régions, qui ne sont pas à l’origine musulmanes. Le destin de ces esclaves affranchis sera exceptionnel…

Effectivement, on les importe parce qu’on en a besoin comme main-d’œuvre militaire. En gros, on considère que les habitants de Dar Al Islam ne sont plus capables de se défendre eux-mêmes et que pour défendre la civilisation, on doit importer ces «hommes sauvages» qu’on éduque à l’art de la guerre et aux préceptes de l’islam pour en faire les meilleurs défenseurs de la civilisation islamique.

Il y a également cette idée que les étrangers, les autres peuples, ont des compétences que les autochtones n’ont pas. Les autochtones, de ce point de vue, ont une valeur ajoutée. Simplement, il y a eu un changement historique au XIIIe siècle avec leur prise du pouvoir. Quand ils parviennent au pouvoir après la chute des Ayyoubides, les sultans mamelouks veulent le transmettre à leurs enfants. En même temps ils achètent eux aussi des esclaves soldats. Et alors on se retrouve dans une situation très intéressante qui dura deux siècles et demi, jusqu’à la conquête ottomane, au XVIe siècle.

Pendant cette période, l’Egypte, la Syrie et puis le Hedjaz aussi sont sous la souveraineté du régime mamelouk qui est partagé entre deux dynamiques : à la fois la volonté du sultan de créer une dynastie, et comme ils s’appuient sur la force des mamelouks qu’ils ont achetés, ces derniers se considèrent comme ses vrais héritiers et généralement écartent ses enfants du trône. Cela crée à la fois une forte instabilité -en 270 ans de règne il y a 50 sultans-et un régime solide.

- Vous vous êtes aussi intéressé à la foi de ces gens et leur rapport aux autochtones…

Ils étaient non-musulmans à l’origine, mais ils avaient été éduqués à l’islam sunnite et formés intellectuellement pour défendre cette religion. Ils se sont véritablement engagés dans cette idée de défense de l’islam. Cela leur donne une légitimité remarquable, puisque ce sont eux qui ont défendu l’islam face aux Mongols et aux Francs du Levant, et ce sont eux aussi qui continuent à le défendre justement en construisant des mosquées. Mais je ne crois pas que les mamelouks manquaient de légitimité.

- Leur départ du pouvoir est causé par non pas l’élément arabe, mais ottoman…

Paradoxalement, ce régime mamelouk, qui dégageait une impression de solidité vraiment remarquable, s’effondre en deux batailles, une en août 1516, à Marj Dabiq, au nord d’Alep (Syrie), devenu malheureusement célèbre à cause de Daech qui en a fait son symbole eschatologique, et l’autre bataille au Caire. Le sultan ottoman, Selim Yavuz (le Cruel), avait en face de lui Al-Ashraf Qanush Al-Ghuri. Le sultan mamelouk est trahi par une partie de son armée qui s’est ralliée aux Turcs.

La première bataille a permis aux Ottomans d’entrer en Syrie et de prendre le contrôle des villes syriennes, les Ottomans décident de pousser leur avantage et d’attaquer l’Egypte. Et en janvier 1517, ils arrivent aux portes du Caire, et là il y a eu la bataille de Raydaniyya. Le dernier sultan mamelouk, Tumanbay, fuit en Haute Egypte pour continuer le combat. Il sera finalement capturé et pendu. L’aristocratie mamelouke a connu le même sort effroyable.

- Y a-t-il eu des survivants ? Les soldats furent-ils intégrés dans le corps des janissaires ?

Les jeunes mamelouks furent intégrés dans l’armée, mais pas dans le corps des janissaires, qui obéit à un recrutement différent. Mais l’aristocratie mamelouke est décapitée au sens propre du terme. Elle est éliminée en même temps que le dernier sultan qui est pendu à une porte du Caire.

- L’héritage mamelouk s’est pourtant perpétué jusqu’au XIXe siècle, Napoléon avait son mamelouk, Rustam, et un escadron, qui sera rattaché aux chasseurs à cheval…

Tout à fait, au XVIIIe siècle sous domination ottomane, le principe de l’achat de mamelouks continue, sauf que les émirs mamelouks qui gouvernent l’Egypte au nom du sultan ottoman décident de devenir à nouveau autonome à l’égard de la Sublime Porte. C’est dans ce contexte-là que Napoléon Bonaparte occupe l’Egypte en 1798, bat les mamelouks et ensuite les intègre à son armée. Dans l’armée impériale française, il y avait un régiment de cavaliers mamelouks qui va être sur toutes les batailles impériales et qu’on va retrouver lors de la grande répression de la rébellion espagnole à Madrid (mai 1808).

Il y a d’ailleurs un tableau de Goya (Dos de Mayo, ndlr) qui représente la répression de l’insurrection madrilène. Au XIXe siècle pour «construire égyptien», on choisit le style mamelouk. Cette architecture néomamelouk au Caire (fin XIXe, début du XXe siècles) est pensée comme une architecture nationale. Le paradoxe c’est que cette architecture, vue comme égyptienne, a eu comme promoteurs les mamelouksqui étaient à l’origine des étrangers, des Turcs, ou des Circassiens.
Collège de la Méditerranée : Rencontres des historiens des deux rives
Le Collège de Méditerranée est une initiative collective portée par une nouvelle génération de chercheurs – historiens, principalement, mais aussi philosophes et anthropologues – venus des deux rives de la Méditerranée.
La première conférence du Collège de Méditerranée a eu le jeudi 10 novembre 2016 en ouverture des Rencontres d'Averroès. «Le collège part d’un constat, en France il y a un public curieux d’histoire méditerranéenne, qui connaît peu de choses de cette période et qui voudrait en connaître davantage.
Le Collège regroupe un certain nombre d’historiens de ma génération (cinq), âgés d’une quarantaine d’années. On se connaît depuis longtemps, on a travaillé ensemble. On est aussi bien en France, en Italie, en Tunisie. Je l’espère à l’avenir en Algérie aussi», signale Julien Loiseau à El Watan (voir entretien).
Selon l’historien, l’idée «c’est de créer des rendez-vous réguliers, des conférences publiques où l’on parlera de l’histoire de la Méditerranée et en particulier en relation avec l’histoire de l’islam». Un programme est d’ores et déjà en place pour janvier à Marseille : dans des bibliothèques et des théâtres. N. Iddir
Par Nadir Iddir - Source de l'article ElWatan

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